11 mai 2009

prendre le bus à La Havane

Un ami me raconte un trajet matinal, il y a quelques années, dans un de ces camellos maintenant disparus : le M4 — celui, vert salade, qui faisait tout le sud de La Havane — arrive, plein comme un œuf.
Il parvient à monter de justesse, sur les escaliers de l’entrée, s'accrochant aux barres latérales. 
Devant lui, une femme, à la poitrine plus que généreuse, «violente» dit-il. Elle est en haut des marches, face à lui, ses deux enfants à ses côtés. 
Mais voilà que les portes se ferment brusquement derrière cet ami, et il se retrouve projeté le nez dans les seins de la femme, littéralement. Confus, il lève les yeux pour lui expliquer que ce n’est pas volontaire, qu'il ne l'a pas fait exprès. La femme le rassure avec indifférence : «No te preocupes, no pasa nada…» lui dit-elle («T'inquiète pas, c'est rien»). Et le trajet se passe, entre les seins imposants de cette voisine, impossible de bouger, de tourner la tête, de se dégager. Autour d'eux, les autres passagers comme des mômes, «dándome chucho», enchaînant blague sur blague, pendant plus d’une demi-heure. 
Il en rit encore.

29 avril 2009

"vous y étiez tous"

Ils fêtent ensemble les dix ans passés depuis leur entrée à l’ISA, l'école d'art installée dans l'ancien Country club de La Havane. Certains sont devenus des acteurs connus, d’autres ont un succès d’estime, d’autres tâtonnent encore, les aléas du chemin.
Ils sont une vingtaine, filles, garçons, quelques bébés aussi. La plupart sont venus seuls, quelques uns ont amenés leur novios, qui ne savent pas trop où se mettre tellement l'intimité entre la génération-ISA est forte. 
Des vieux albums photos circulent. Sur la table, trois bouteilles de rhum, deux de crema de vie, une de whisky en poudre.
Après quelques heures de descarga et de retrouvailles, tout le monde s’assoit autour d’un ordinateur portable, sur lequel une fille lit à haute voix les lettres-mails envoyées par ceux qui sont loin — et ils sont nombreux.
Tous parlent de cet éloignement, on sent poindre le gorrión. 
Certains évoquent leurs souvenirs de jeunesse, quand ils n’avaient pas 20 ans, et commençaient leurs études de théâtre à l’ISA.
Beaucoup d’anecdotes, un peu d’hystérie, une fille écrit depuis Londres, et rajoute des "jejejeje" à chaque bout de phrase. Dans le salon, tout le monde rit frénétiquement.
Une prof leur écrit depuis la yuma, où elle vit maintenant. Elle parle des séparations «espantosas» avec la moitié de sa génération et les trois-quarts de sa famille, en d’autres temps, et apprécie le mail qui lui permet de leur écrire.
Elle raconte comment cette promotion, «aux yeux grands ouverts», lui a redonné goût (à l’enseignement ? au théâtre ?).
Une autre écrit qu'ils lui manquent, et qu'elle vient de se masturber en pensant à eux, «je ne me souviens plus de l’image qui m’est venue au moment de l’orgasme, mais je sais que vous y étiez tous». Et ils hurlent de rire en faisant de gros yeux, ils parlent d’orgie, de sensorama, «mesdames et messieurs, ceux qui ont besoin d’une petite toilette peuvent passer au lavabo, on accepte aussi les enfants, pourquoi pas un animal de compagnie…», jejeje.
Et la fête continue, avec d'autres rires, d'autres danses, jusque tard dans la nuit.

18 avril 2009

souvenir d'une rencontre


Au parqueo de vélos de Línea y Paseo, un homme, la quarantaine, le regard fixe, m’accueille en me donnant la bénédiction de la Caridad del Cobre.
Je pense à un piropo nouveau ; mais le type insiste, me dit de prendre soin de moi, de faire attention à un prochain voyage, me parle d’une femme trigueña proche de moi qui souhaite que j’ai un accident, me demande quel mois je suis née, me dit de faire attention à vélo, me demande si j’ai eu plus de deux novios dans ma vie, me demande si j’ai de la stabilité en amour, quel âge j’ai, ai-je des enfants, il va m’offir quelque chose, est-que j’ai mes règles en ce moment, donne-moi la main droite, me glisse une graine dans la main, est-ce mon vélo, je dois l’attacher avec une petite sacoche noire et rouge au guidon de mon vélo, et la serrer fort quand ça va mal, qu’est-ce que j’ai autour du cou, donne-moi ce que tu veux en échange.
Comme je lui dis que je ne lui donnerai rien, il me reprend la graine et s’éloigne, vexé.

27 février 2009

un ovni russe à Holguín

On était allés à Holguín pour les Romerías de mai. Pendant quelques jours, la ville orientale devient une grande fête, des concerts toute la nuit à tous les coins de rue, un régal qui change de la morosité du Havana by night.
La traversée de l'île avait été longue, mais la voiture avait tenu.
Sur le chemin, on avait croisé un caméléon du côté de Jagüey, on avait traversé à pied le magnifique pont de Sancti Spiritus, on avait dépassé Ciego de Avila sans presque s'en rendre compte, on avait acheté du casabe au marché de Camagüey, et puis finalement on était arrivé tout au bout, à Holguín, la "ville des parcs" selon la terminologie nationale (chaque ville a son surnom, Matanzas, la ville des ponts, Baracoa, la ville première, Cienfuegos, "ah, une ville très propre" disent les Cubains unanimement).
Bref, à Holguín donc, sur la route qui longe le stade de base-ball, un peu en dehors du centre-ville, on avait vu ça :



"Perekhod", en russe, ça veut dire traversée, couloir souterrain.
Moscou en est rempli, ça permet de se déplacer sous les immenses avenues de la capitale russe, surtout en hiver, quand la neige glace les trottoirs et que les freins des voitures sont aléatoires. C'est plus sûr que de tenter la traversée en surface. C'est très utile, quoi.
Mais ici, à Holguín, comment dire... la neige n'est pas fréquente, et la carretera sous laquelle se glisse ce perekhod monumental mesure à peu près cinq mètres de large. Les deux rampes d'accès au couloir, de chaque côté de la route, sont plus longues que la traversée elle-même : y eso ?
Et ces dorures, cet alphabet cyrillique, ces globes lumineux...
J'en ai ramené une photo pour mes amis "eau tiède" (à moitié cubains, à moitié russes), qui ont bien ri à La Havane. Mais ça reste un mystère : on ne sait toujours pas comment ce perekhod a atterri à Holguín. Il doit y avoir une raison, mais laquelle ?

02 février 2009

un homme libre

Le problème, quand on est un ami de Gorki, c’est qu’on craint toujours d’apprendre son arrestation. C'est ce qui est arrivé hier.
Il a été arrêté avec deux membres de son groupe, Porno para Ricardo. Cette fois, ils ont été relâchés peu après — mais ça, bien sûr, on ne le sait jamais à l'avance.
C'était déjà arrivé l’été dernier : un soir, fin août, blogs et médias étrangers avaient annoncé sa détention. Il allait être jugé pour dangerosité pré-délictive. Vu de France, cela sonnait déjà comme une condamnation assurée...

La première fois que j’ai rencontré Gorki, c’était à une fête chez un ami, dans un rez-de-chaussée étroit de Centro Habana. On était plusieurs à discuter dans la cuisine, sous la lumière blafarde d’un néon, debout à côté d’un évier qui fuyait. 
C’était assez surréaliste, un des invités faisait partie de l’association Hermanos Saíz, et parlait de la "position alternative" de l'organisation officialiste. Gorki était plutôt taiseux, pas très intéressé par ces palabres. Il avait été libéré quelques mois auparavant, après deux ans en prison.
Son nom me disait quelque chose (et quel nom...), mais je n’avais jamais rien entendu de son groupe, Porno para Ricardo (d'ailleurs le Ricardo en question était là lui aussi : je crois qu’il a fini la soirée en sommeil éthylique, assommé par la guayabita).
Au fil des ans, j’ai revu Gorki à plusieurs reprises, dans des happenings organisés chez des gens, dans des fêtes, à son boulot — un atelier de sérigraphie derrière la Place de la révolution.
Partout il traînait sa nonchalance, son élégance un peu dandy, et son «entièreté», un mélange bizarre de gravité et d'extravagance. Son rire, éclat moqueur, surprenant. Entêté, maussade, drôle.
Comme ils ne pouvaient plus faire aucun concert, faute d’avoir accès à une scène, je suis allée écouter le groupe dans l’appart où Gorki vit avec son père, un vieux communiste déboussolé par son fils. A l’entrée, une pièce quasiment vide, un canapé défoncé, une chaise, le carrelage frais des tropiques. Dans la pièce du fond, les murs tapissés de boîtes d'œufs, pour amortir le bruit. C’est là qu'ils répètent.


Ce jour-là, Ciro (l'autre membre fondateur du groupe) avait chanté « Don’t you cry tonight », prononçant les mots à la cubaine (dono yo criiii Toniii) — tout le sel de sa reprise sirupeuse.
Puis il s’était marré quand je lui avais dit que je ne connaissais pas la chanson originale. Je suis mauvais public, je n’ai jamais vraiment écouté de rock, encore moins de hard rock.
Par contre, l’éclectisme musical de Ciro et de Gorki m’avait étonnée. Je me souviens de discussions avec Ciro où il me parlait des chansons de Brassens, qu’il connaissait, de Vissotksy, génial barde russe, ou de Silvio Rodríguez, le trovador rebelle devenu député de l’assemblée populaire... c’était plutôt inattendu pour un groupe de punk libertaire à Cuba.
J’avais une voiture, ils m'ont demandé un jour de les emmener à un festival de hard rock en province, où ils pensaient prendre la scène d’assaut. Ils étaient fous de joie à l’idée de jouer à nouveau devant un public (arrivés après la détention de Gorki,  le bassiste Hever et le batteur Renay n'avaient encore jamais joué sur scène avec Porno). Mais le festival avait été annulé, à la dernière minute. L'étonnant avait été d'y croire.
Ca reste un mystère pour moi : comprendre où ils trouvent non seulement l'énergie de continuer, mais même simplement de ne pas devenir fous.
Vivre sans trêve au milieu de la surveillance (des voisins, des connaissances, des autorités), être pris dans un filet de paranoïa, voir les amis s'éloigner, par peur, par pressions... Quand j'en parlais à Gorki, il haussait les épaules. Vient un moment où le choix n'existe plus de toute façon. Dans une interview récente, il parle juste brièvement de la solitude qu'il a toujours senti autour de Porno.

Mais au fait, pourquoi cet acharnement contre eux, de la part des autorités ? Parce qu'ils ne se plient pas. Parce qu'ils refusent de jouer le jeu comme tout le monde.
Au départ, ce n'était qu'un groupe de punk provoquant, se moquant de tout.
Intolérable. 
Deux ans de prison plus tard pour Gorki, c'est un groupe qui n'utilise plus de métaphores, et ça, c'est quelque chose d'inédit dans Cuba. Vraiment. Il faut avoir vu les réactions physiques des gens qui écoutaient pour la première fois la chanson El Comandante, au tout début, quand elle circulait fin 2006 dans une version chantée par Ciro...
Ils ont repoussé les limites plus loin, pour tout le monde. Mais qu'elles doivent être lourdes, ces limites, quand il faut les pousser seuls...
Justement, ils ne sont plus tout à fait seuls à "dar la cara". Je ne sais pas si ça change grand-chose au quotidien, mais en cas de coup dur, le sentiment de vulnérabilité doit être moins oppressant. L'été dernier, au moment de son arrestation, une mobilisation menée à Cuba par Yoani, entre autres, et relayée à l’étranger, avait eu comme conséquence tout à fait inattendue sa relaxe après quelques jours de préventive, avec une simple amende pour désobéissance civile. 
Avec un certain sens du détail, Gorki avait payé les 600 pesos MN (soit environ 25 euros) en pièces de cinq centavos, soit 12 000 pièces — et plusieurs heures de recomptage à la caisse. Apparemment, le compte y était.



Sur leur site, plus de détails sur l’histoire du groupe, et quelques vidéos sur la première page. Je crois que vous pouvez aussi y acheter leurs albums, dont le dernier, Rojo (desteñido).
Et sur Youtube, vous pouvez trouver certains clips, où l'on voit l'évolution d'un groupe provoc' et déconnant…

El Cake

… à une radicalisation de leurs chansons, la plus fameuse étant celle consacrée au Comandante en 2007. Comme le résume le titre d'une de leurs chansons récentes, «Moi, la politique, elle m'intéresse pas, c'est elle qui s'intéresse à moi» :

A mí no me gusta la política (ici avec Los Aldeanos)


Voir aussi le site de la Babosa azul, un groupe plus unplugged, où Ciro reprend quelques chansons de Vissotsky.


27 janvier 2009

appel d'air

C’était le jour d'une grande marche, une des premières pour moi. Ce devait être début mai, en 2004.
En moins de trois jours, les autorités ont décrété qu’un million de personnes allaient défiler sur le Malecón. Así de sencillo.
Je suis aux premières loges puisque la casa particular où j’habite à ce moment-là donne sur une des rues utilisées comme parqueo. Devant ma fenêtre, pendant toute la nuit, j’entends les bus qui arrivent au pas, remplis, se garent les uns derrière les autres, et envahissent le quartier.



C’est même un peu effrayant, de voir ces rues qui se bouchent les unes après les autres, files ininterrompues de bus de toutes sortes, vacarme incessant. Toute la nuit.
Sur le Malecón, dès 7h du matin, des affiches absurdes remplies de croix gammées, des gamins de quelques années qui hurlent dans des micros que l’impérialisme ne passera pas, et une foule qui se presse de défiler, l'obéissance pour conviction, un petit drapeau de papier à la main.
L’impression décourageante d’avoir face à soi des gens qui ont renoncé à réfléchir, qui ont remis leur capacité de jugement, d’interrogation, de responsabilité à d'autres, à plus tard.
Cette courte matinée (la marche elle-même se termine vers onze heures du matin, et hop, tout le monde à la maison pour profiter du jour férié improvisé) me déprime : voir de près les mécanismes de mobilisation, et ce qu’ils supposent d’abdication, de docilité laisse un goût amer, qui n’a pas grand-chose à voir avec l'image impressionante d’une foule-fleuve vue d’hélicoptère, qui passe et repasse à la télévision toute la journée.

En fin d’après-midi, des amis m’appellent. Ils me proposent de les rejoindre à une peña, un concert, dans « el hueco » (le trou), un petit amphitéâtre à l'air libre au coin de G y 19 (ou 21, j'ai un doute). « C’est un trovador, un type chouette, tu vas voir ».
Sur le chemin, je me souviens des flamboyants couverts de fleurs, j’en ramasse quelques unes, délicates, orange vif, une beauté. Sur place, le lieu est étonnant, charmant, une espèce de large trou en contrebas des rues, abrité par de gigantesques ficus. Tous les gradins de béton sont remplis, et sur la petite scène s’installe un homme barbu, rond, souriant, la cinquantaine. Pedro Luís Ferrer.

(Image reprise du blog de Pedro Luís Ferrer, diaporama
Quant à moi, je suis au 4e rang vers le milieu, jajaja...)

Il commence à parler, à plaisanter, raconte de petites histoires aux morales malicieuses, parle de la marche du matin avec humour et détachement. Je suis sidérée. Ça fait tellement de bien, un peu de second degré, c'est comme un appel d'air, une brèche dans une mise en scène qui voudrait monopoliser tout l'espace.
Puis il chante quelques chansons reprises en chœur par le public. Sa voix est magnifique, puissante. Des passants regardent depuis la rue. Il y a une atmosphère joyeuse, libre. Ca fait quelques semaines que je suis là, et pour la première fois, je ressens une forme de spontanéité en public. «Ciento por ciento cubano», et le public exulte.


A la fin du concert, mes amis m’entraînent avec eux, poursuivre la fête chez Pedro Luís, qu’ils connaissent. Jusque tard dans la nuit, sur son perron, plusieurs trovadores improvisent, il y a toujours cette légèreté dans l’air, une chispa qui fait un bien fou.
La peña de Pedro Luís, qui devait être mensuelle, a été suspendue après le deuxième numéro seulement. Il a donné ensuite quelques concerts à La casona, dans la peña organisée par l’acteur Renecito de la Cruz, les dimanche soir — avant que celle-ci ne soit victime de son succès et plus ou moins fermée.
Dans les années qui ont suivi, j’ai souvent revu Pedro Luís, j’ai passé de belles après-midi d’asado dans sa maison pleine d’amis, de chants, d’enfants, jusqu’à ce qu’il finisse par partir à moitié, s’installer en Espagne, et revenir quelques mois par-ci par-là.
Une de mes dernières soirées à Cuba, j’ai eu la chance de le voir dans la grande salle de l’Amadeo Roldan. C'était plein à craquer, même si le concert n’avait pas été annoncé publiquement. Quand il est entré, il a pris sa guitare à la main, s’est installé, a regardé lentement le public, en souriant : «Ca fait plaisir, ça fait longtemps que l’on ne s’était pas vu» 


Tout le monde a applaudi, puis plus tard, tout le monde a retenu son souffle quand il s’est mis à chanter la chanson de l’abuelo Paco à la fin du concert : "Grand-père a construit cette maison, et bien que nous l'habitions tous, avec les sacrifices que cela signifie d'en prendre soin, pour bouger la moindre chose, il faut lui demander l'autorisation; si grand-père n'est pas d'accord, rien ne change dans la maison..."



(La vidéo date d'une marche organisée en janvier 2006. Les enregistrements sonores sont du concert de l'Amadeo Roldan, février 2007)

18 janvier 2009

la peña de la tortue

J’ai quitté Cuba parce que j’étais lasse de l’atmosphère schizophrène qui y règne, parce qu’après plusieurs années de vie, je n’avais pas envie de faire ma vie là-bas, parce que souvent je me sentais étouffée, enlisée, et que cette sensation a fini par être plus forte que le plaisir d’y vivre entourée d’une tribu cálida.
Trois ans plus tôt, j’étais arrivée à La Havane avec un aller simple et l’adresse d’une casa particular où poser mes deux sacs les premiers jours. C’est tout. Je ne savais pas si je resterais quelques mois ou quelques années. Je ne connaissais personne dans l’île, mais j’étais pleine de curiosité (j'exagère un peu, j'avais gardé un ami de mon premier voyage dans l'île en 1995, et le fait qu'il vienne m'accueillir à l'aéroport à mon arrivée m'a fait un bien fou).
Très vite, mes andanzas cubaines m’ont menée de hasards en rencontres, de concerts en peñas, de fêtes en discussions. J’ai eu la chance de rencontrer tôt des gens exceptionnels, même si je n’en avais qu’à moitié conscience à ce moment-là.
Il y a quelques semaines, j’ai lu un article mis en ligne sur Penúltimos Días. Il y était question des « nouveaux rebelles ». Et je me suis rendue compte que je les connaissais presque tous, des amis proches, et qu’au-delà de positions politiques des uns et des autres, c’est justement leur révolte, leur liberté, leur énergie qui avaient accompagné ma découverte de Cuba, et l’avaient rendu si riche.
J’étais arrivée à un moment plutôt morose de l’histoire cubaine, la fin d’un projet politique, son délitement en tout cas. Mais ce qui nous lie à un pays, ce n’est pas une image abstraite, c’est au contraire très incarné, ce sont les amis qu’on y a, les rencontres qui nous marquent, parfois aussi les morts qu’on y enterre.
Le temps a passé depuis mon départ, mais je suis toujours avec attention ce qui se passe là-bas, et mes souvenirs restent très présents. Et puisque fragments d’île est là, pourquoi ne pas continuer à les partager ?
Alors, si la paresse ne me vainc pas, je vous présenterai quelques amis. Je vous ai déjà parlé de Yoani et de Reinaldo, bientôt vous rencontrerez aussi Pedro Luís, Ray, Gorki, Ciro, Amaury, Luis Eligio, David, Arturo, Jacqueline, Irina, Pedro, Frank, Erick, Mayito, el Maja, el Profe et bien d’autres…

17 janvier 2009

la Lord

En ce jour un peu pluvieux, à Paris, je vous emmène faire un tour à La Havane, le temps d'une chanson sur le toit d'un immeuble du Vedado, pour retrouver Adriana, chanteuse hors pair et amie cuki. A gozar !

09 janvier 2009

naissance d’un blog

Je me souviens, c’était une après-midi de fin d’hiver, peu avant que je ne quitte Cuba. J’étais dans leur salon, avec cette vue qui domine le sud de La Havane.
J’étais venue souvent chez eux pendant les deux années précédentes, prendre un café, un verre d’eau, manger quelques pâtes, prétextes à des discussions à bâtons rompus — des moments précieux, à tenter de déchiffrer une réalité opaque. C’était comme quitter l’île pendant quelques heures, les codes étaient différents, tout semblait plus simple, plus direct.
Pendant un de mes voyages hors de Cuba, ils avaient même gardé Jico, ma jicotea, malgré sa curiosité vorace envers leur minuscule Téa. Depuis, Jico hiberne à Paris et Téa a rejoint le paradis des tortues…
Ce jour-là, Yoani cherchait un nom pour le blog qu’elle voulait créer, elle avait plusieurs idées. Je trouvais que "Génération Y", c’était le plus approprié, pour le Y, si cubain et si générationnel, et pour l’écho que ça renvoyait vers la génération X, laissée pour compte de l’histoire.
Depuis, son blog est devenu un morceau de l’histoire récente de Cuba, justement, et des millions de gens ont désormais la chance de partager la liberté de pensée de Yoani et de Reinaldo (sans Y...).
Je suis souvent inquiète pour eux, comment l’éviter, mais je connais leur force, tranquille, qui me rassure maintenant comme alors. Et les lire jour après jour, c’est un peu annuler l’ouragan au milieu duquel ils se trouvent.

(Et ici, un de mes premiers fragments, à propos de Reinaldo).

13 juin 2007

salut poisson !

C’est un peu dur, écrire le dernier message.
Fragments d’île
m’a ouvert un bel espace virtuel, me permettant de raconter Cuba au quotidien, dans ses banalités et dans ses charmes.
Mais maintenant, je suis loin de Cuba et de son quotidien. Ces fragments vont s’arrêter sous cette forme.
Je vais bientôt mettre en ligne quelques enregistrements sonores, des chansons, des vidéos que j’ai ramenés avec moi, un peu à la façon de Patxi et de son blog de souvenirs épars (d’ailleurs, Patxi, tu as de bonnes sources, je vois !).
Je mettrai aussi de nouveaux liens, les blogs cubains sont en plein essor, dans l'île comme au dehors.
Loula, je crois qu’on ne se verra pas à La Havane, mais bons voyages à toi.
David, cette rencontre virtuelle est un peu tardive : dommage.
Et à tous les lecteurs curieux de cette île, je vous remercie de vos lectures fidèles.
Comme on dit beaucoup en ce moment dans les rues de La Havane…
¡ Ciao pesca'o!

22 mai 2007

le pied de la lettre

C’est encore un de ces détails apparemment minuscules qui vont vous faire sourire, et pourtant, dans cette île, on interprète tout…
Jeudi dernier, les présentateurs du journal télévisé n’ont pas lu in extenso le texte écrit la veille par Fidel Castro et paru dans le Granma du jour. Ils en ont lu une synthèse, un résumé.
C’est totalement inédit.
Depuis le début de ses « Réflexions du commandant en chef » (on doit en être à la dixième maintenant), et quelque soit la longueur du texte, systématiquement les présentateurs commençaient leur journal par la lecture mot à mot dudit texte.
Pas question de changer une virgule, de sauter un paragraphe, de résumer une idée: la parole, cette parole, est sacrée, elle est intouchable.
Cela donnait des scènes hilarantes, dix, quinze minutes de monologue, avec un journaliste transformé en acteur, essayant de donner intonations et élan à une longue réflexion écrite par un autre. Rodobaldo Hernandez et Rafael Serrano, présentateurs vedettes respectivement du midi et du soir, sont particulièrement doués pour ça, de vrais comédiens, prenant des mines contrites ou menaçantes selon le ton requis.
L’actualité venait après, dans ce qui restait de temps pour le journal, parfois une peau de chagrin.
Mais jeudi dernier, donc, ce rituel de la déclamation a laissé place à un résumé.
Qui a décidé que l’on pouvait condenser le long texte (lui-même un résumé des interventions de trois économistes lors d’un récent forum) ? Qui a franchi cette frontière tabou ?
Vous allez dire que j’exagère, mais dans cette île où tout relève du non-dit, du tacite, chaque accroc sur le voile de silence est la source de toutes les spéculations.
Pendant des décennies, les discours de Fidel Castro ont été retranscrits systématiquement et intégralement dans le Granma, et rediffusés in extenso à la télévision, quelle que soit leur longueur (souvent entre trois et quatre heures, plusieurs fois par semaine).
Et voilà qu’un beau jour, quelqu’un décide de résumer la pensée si souvent présentée comme parfaite, zénitale…
Ca n’en a pas l’air, mais c’est une vraie transgression.

19 mai 2007

retrouvailles

Après ce trop long silence (paresseuse, débordée, lasse), et avant de vous donner quelques nouvelles depuis mon île, je veux remercier Loula, qui a fait il y a trois semaines un bouquet de cinq blogs qu’elle aime lire, dont celui-ci.
Nous devions nous rencontrer il y a quelques mois à La Havane, ça ne s’est pas fait finalement : ce sera pour une autre fois.
Selon ses règles, je dois à mon tour nommer cinq blogs qui m’accompagnent : c’est difficile, cinq c’est peu.
Et puis la vie des blogs est fluctuante : certains disparaissent, d’autres s’endorment, d’autres encore changent, ou au contraire ne changent pas…
Disons que tous ceux qui sont nommés sur le côté me font faire le tour du monde tous les jours ou presque (et je suis toujours à la recherche de nouveaux pays, de nouvelles découvertes : si vous avez des suggestions, n’hésitez pas à m’en faire dans les commentaires).

Mais s’il faut choisir, et dans des registres très différents :
Coffeeshopshop, qui raconte sa vie personnelle avec tellement d’humour, et tellement bien…
Mon journal de Chine : c’est un blog désormais fermé, mais sa découverte, il y a deux ans, m’a donné l’idée et l’envie d’écrire ces fragments d’île. Il y a quelques semaines, son auteur Pierre Haski a lancé un site d’information, où il continue de parler de la Chine (Chinatown).
Sophil de l'eau, à l'écriture douce et précise, qui nous parle de ses enthousiasmes et de ses colères, de ses enfants et un peu du Portugal.
Enfin, plus récemment, j'ai découvert deux blogs venus de pays que je ne connais pas, et qui sont pour moi des lectures dépaysantes : Tbilissi et pas ailleurs, en Géorgie, et Nastepna Stacja, en Pologne.
Mais cette liste est injuste, allez faire un tour sur tous ceux qui sont à côté, ils me plaisent tous !

Maintenant, que la chaîne continue : que chaque nominé nomine à son tour !

14 avril 2007

haute représentativité

Pour le plaisir, voici un texte satirique bien écrit et bien vu, tiré du blog Mi isla al mediodia. Je le traduis pour ceux qui ne lisent pas l’espagnol; pour les autres, c’est .

"

ACCES LIBRE

Le Ministère de l’informatique et des communications (MIC) a eu la gentillesse de m’envoyer cet avis :

"Dans l’objectif de satisfaire la demande croissante de notre peuple pour l’accès à internet, notre ministère a envisagé la création d’un plan spécial pour développer et promouvoir l’usage public d’internet dans notre pays. Ce plan porte le nom d’Inter-rien.

Dans notre ministère, nous sommes parfaitement conscients de l’importance de l’accès d’internet mais nous savons aussi que c’est une erreur d’ignorer les dangers que contient son usage. C’est pour cette raison qu’il a été décidé que dans un premier temps, l’accès public à internet serait ouvert seulement à certains secteurs déterminés de la population, pendant une certain temps. Au terme de cette période aura lieu l’évaluation du succès obtenu et des problèmes éventuellement rencontrés. Après la réalisation des modifications nécessaires commencera une seconde étape, qui concernera l’ensemble de la population.

Pour la composition du groupe initial, nous avons cherché un échantillon suffisamment hétérogène, afin de garantir la représentativité de l‘ensemble de la population cubaine.

Le groupe initial concerne tous les citoyens cubains, résidents à Cuba, qui sont inclus dans l’une des catégories suivantes :

- Vétérans de la première guerre mondiale
- Travailleurs participant au projet cubain d’exploration de la planète Mars
- Sportifs et entraîneurs ayant participé aux derniers Jeux Olympiques d’hiver
- Survivants du Titanic
- Lauréats du prix Nobel, quelle que soit la catégorie
- Retraités de 65 ans ou plus, en bonne santé, capables de courir le 100 mètres en moins de 11 secondes (épreuve exigée)
- Adolescents (âgés de moins de 15 ans) qui peuvent réciter par cœur un fragment de plus de 20 pages du chef-d’œuvre de Karl Marx :
Le Capital (le choix du fragment est libre, tant que la longueur est respectée)
- Femmes au foyer diplômées du BEPC qui peuvent démontrer avoir lu
Ulysse de James Joyce et A la recherche du temps perdu de Marcel Proust (il faudra démontrer la lecture des deux œuvres, épreuve écrite).

Il existe de plus l’intention d’inclure dans ce premier groupe les personnes qui peuvent prouver avoir vu tous les programmes de la
«Mesa Redonda» diffusés jusqu’à ce jour. Ces personnes doivent être en bonne santé psychologique et ne présenter aucun trouble neurologique (certificat médical exigé, et vérification des connaissances par des questions au hasard sur l’émission).

Comme vous pouvez le voir, ce groupe initial permet une haute représentativité de tous les secteurs de la population (étudiants, travailleurs, intellectuels, scientifiques, sportifs, retraités, et femmes au foyer), ce qui entraîne une garantie du succès du projet.

Révolutionnairement,

José Papillon Varela
Sous-secrétaire du bureau du Ministre pour les réseaux, les câbles, et autres nœuds.


Mesa Redonda : programme d’information et de «débat» politique qui est diffusé (et rediffusé) quotidiennement par la télévision cubaine. C’est le programme où tous peuvent exprimer librement ce qu’ils pensent de George W. Bush.
"

Edit : à propos de cette obsession de la forme dans la revendication de tous les secteurs de la société, cet article, ce matin, dans Granma, fait lui aussi le tour de la question dans son premier paragraphe (… et peuple en général).

05 avril 2007

badinage

Le feu vient de passer au rouge, je m'arrête. Devant moi un vieux side-car soviétique, un homme au volant, un autre assis dans le «panier».
Il fait chaud, nous sommes en milieu d’après-midi, comme d'habitude une file de femmes plus ou moins jeunes attend sur le côté, et se précipite vers les véhicules à peine arrêtés —les auto-stoppeuses.
Une femme d'une cinquantaine d'années se dirige vers la première voiture de la file, sans succès. Elle s’approche alors du conducteur du side-car, lui demande probablement s’il va dans sa direction; je ne sais pas ce qu’il lui répond mais elle éclate de rire, relève un peu sa jupe et s’assied en amazone derrière lui.
A côté, l’homme dans le panier du side-car lui lance un mot, elle se retourne vers lui, se penche, lui murmure quelque chose à l’oreille, maintenant c’est à son tour à lui de rire.
En quelques minutes, le temps d’un feu rouge, ces trois-là, parfaits inconnus, se sont inventés une connivence, une proximité, ils rejouent une fois de plus le plaisir de la rencontre et de la séduction sous les tropiques.
Un chercheur cubain avait consacré toute une étude au "choteo" insulaire, entre badinage et moquerie. Selon lui, c'était un des traits caractéristiques de ses compatriotes.
Cette familiarité à portée de main, qui ne dure que le temps d’un trajet, d’une attente devant un magasin, qui tisse le temps qui passe, c’est peut-être l’une des choses les plus surprenantes pour un étranger, les plus fascinantes aussi.
Une vie au jour le jour, où le lendemain n’existe que vaguement, de façon diffuse, où l’heure qui vient, la minute qui vient, comprend tous les possibles.

28 mars 2007

détails

Ca semble des détails insignifiants, et il est difficile de faire comprendre à l’extérieur la portée que ça peut avoir.
Essayons pourtant : imaginez un instant que vous n’ayez pour toute source d’information que deux quotidiens de petit format, de quatre feuilles chacun, disons le journal de l’Elysée, et le journal de Matignon ;
imaginez qu’il n’y ait que quatre chaînes de télévision publique, servant de porte-parole du gouvernement, et sans liberté éditoriale.
Imaginez que votre univers médiatique soit réduit à cela, à l’exclusion de toute autre source d’information non gouvernementale.
Et dans cet espace médiatique réduit, soudain, une journaliste du journal télévisé (le même sur toutes les chaînes) vous annonce avec aplomb que «de toute façon, dans notre pays, tout le monde sait bien que personne ne vit de son salaire».
La surprise vient de ce que c’est en partie vrai, mais ce n’est pas ce que nous montrent d’habitude les médias cubains. C’est une vérité tacite, un secret de polichinelle embarrassant, un fait têtu qui ne se plie pas aux discours.
C’est comme si soudain, les médias cubains se mettaient à refléter la réalité quotidienne, non pas seulement ses succès, mais aussi ses échecs. Comme une reconnaissance publique, ôter le masque.
Et le lendemain, cette même télévision passe en prime time Suite Habana, un long documentaire silencieux de Fernando Perez, qui suit les vies difficiles d’une dizaine d’habitants de la capitale, entre résignations et espérances.
Largement primé à l’étranger, plébiscité lors de son court passage au ciné il y a quatre ans, ce film faisait partie d’une liste d’une trentaine de productions cubaines récentes que la télévision nationale n’a jamais diffusées.
Difficile de savoir ce que signifient ces détails. Mais il y a comme un soulagement à voir la réalité et sa représentation médiatique coïncider un peu.

27 mars 2007

vents de carême

Depuis plusieurs jours déjà, il fait une chaleur écrasante, un soleil implacable le jour, et la nuit tombée, la ville est balayée sans répit de vents tourmentés. Les Cubains les appellent "los vientos de cuaresma", les vents de carême, qui viennent du sud et qui rendent fous. Leonardo Padura a intitulé comme ça l’une des quatre saisons de son flic Mario Conde.
Mais les Cubains ne sont pas fous, ils souffrent tous de Nazaré, un méchant virus.
Nazaré ? C’était le nom d’un des personnages de la télénovela brésilienne qui vient de se terminer : une femme méchante, méchante, ouh lala, comme elle était méchante.
Du coup, c’est devenu un nom commun, un cliché, les Cubains l’utilisent pour tout ce qui est mauvais : cette grippe qui ne guérit pas, une femme infidèle, une mauvaise personne…

02 mars 2007

complexés ?

Les journalistes cubains manqueraient-ils de confiance en eux ?
Un ami m’a raconté cette scène surréaliste dans le JT du soir il y a quelques jours : le présentateur vedette conclut le lancement d'un sujet par ces mots : « … et ce que je viens de vous dire, n’allez pas croire que c'est moi qui l'ai inventé : c’est le Washington Post qui le dit » ("y no piensen que son mentiras mías : lo dice el Washington Post !").
Que les médias officiels cubains se sentent obligés d'appuyer leur crédibilité sur les journaux de l’ennemi, critiqué à longueur de bulletins, voilà qui est paradoxal, non?
Ca me fait penser au festival de rediffusions étrangères auquel nous avons eu droit mercredi, au lendemain de la conversation téléphonique entre Fidel Castro et Hugo Chavez : la nouvelle du jour, ce n'était pas la conversation, c'était "la répercussion dans les médias internationaux de la conversation historique entre les deux présidents". A suivi pendant dix minutes une retransmission ininterrompue de reportages édités de CNN, TVE, de captures d'écran des agences de presse, etc.
Si ce qui est crédible, ce qui donne du poids, c'est ce qui se dit à l'étranger, pourquoi avoir renvoyé trois journalistes étrangers la semaine dernière?

24 février 2007

exils intérieurs

J’en avais entendu parler depuis longtemps, je viens d’avoir l’occasion de le voir au Festival des Jeunes réalisateurs cubains, qui se tient discrètement à la Cinémathèque, et qui depuis deux ans réserve chaque fois de belles surprises documentaires.
Buscandote Havana, A ta recherche Havane, est un documentaire dur et émouvant sur ces Cubains qu’on surnomme de haut les "palestiniens". Palestiniens, parce qu’ils viennent de l’Oriente, de l’est de l'île, et qu’ils se retrouvent exilés dans leur propre pays.
Une loi interdit aux Cubains de province de venir s’installer à La Havane, sous peine de se mettre en situation illégale.
La loi l’interdit, mais la nécessité les y oblige : il ne se passe rien dans l’est, pas de travail, moins d’aide sociale, tous veulent venir dans la capitale.
Une fois arrivés, ils ne peuvent pas travailler, légalement, car ils n’ont pas d’adresse havanaise; ils ne peuvent pas avoir d’adresse havanaise car ils ne travaillent pas, et ce n’est que le début du cercle sans issue qui peut durer des dizaines d’années.
C’est comme ça que naissent aux bords de la capitale les asentamientos, version cubaine des bidonvilles, faits de carton, de tôle récupérée, de câbles tendus pour détourner l'électricité, de fosses creusées devant la porte en guise d'égoûts.
«Je ne suis pas illégale dans mon pays, comment je serais illégale si je suis cubaine ?» s’étonne logiquement une jeune femme, «je suis juste sans papiers».
Un homme s’énerve contre le racisme envers les "orientaux" : « Martí, Frank País, ils venaient tous de l’Oriente. Et notre commandante ? Hein ? je suis aussi cubain que Fidel! » s’énerve cet homme qui s’appelle justement lui-même Fidel, et qui vient de baptiser son fils Elián, «en hommage à toutes ces belles choses qui se sont faites depuis qu’on a sauvé le balsero Elián des griffes des Américains».
Fidel, ce Fidel-là, est révolutionnaire, à l’extrême, il dit aller à toutes les marches combattantes, il parle de la révolution avec lyrisme. Mais il pleure de rage en évoquant les semaines sans manger à écouter les plaintes de ses enfants, sans accès au rationnement, il dit qu’il pourrait travailler à un kilomètre de chez lui, le directeur de l'usine l’embaucherait volontiers, mais il n’a pas le droit : pas d’adresse havanaise. Et il peut juste conduire un bici-taxi dans les rues de la ville en évitant les policiers. Cela fait presque vingt ans qu’il habite à La Havane, mais il est clandestin dans sa propre capitale.
Il y a aussi cette femme qui vit dans ce qui fut la piscine d’un hôtel, dans Centro Habana : l’hôtel délabré est squatté depuis des décennies, elle et son mari ont posé un toit sur la grande cuve de mosaïques bleues autrefois remplie d’eau. «C’est un appartement, mais c’est une piscine» essaye-t-elle d’expliquer, faisant rire toute la salle.
La salle justement, pleine de jeunes havanais, qui au début ricane de l’accent des orientaux interviewés («mi amol»), et qui peu à peu se tait, ne rit plus, et regarde avec la gorge serrée l’exclusion violente à laquelle sont soumis ces Cubains.
A la fin, la chanson déjà culte du jeune trovador Ray Fernandez, Lucha tu yuca taíno, résonne différemment, comme un calque sur la situation de ces illégaux.
Et dans le générique de fin, un paragraphe précise que toute reproduction totale ou partielle de ce docu sans autorisation de son auteur est interdite aux Etats-Unis. Car si cette critique de l’exclusion au sein de la société socialiste est implacable, elle veut rester une critique de l’intérieur.
Cela me fait penser aux noticieros que produisait l'Icaic dans les années 80, projetés dans les salles de ciné avant les films. La plupart dénonçaient les situations d'exclusion dans le pays (bidonvilles, attentes de relogement, inefficacité de l'industrie), avec un franc-parler surprenant aujourd'hui (l'Icaic a toujours été un peu à part). Comme le dit un sociologue, dans le documentaire, une société est toujours perfectible, jamais parfaite, et nier cette réalité, c'est se condamner à ne pas en sortir.

D’autres documentaires en vrac :
De Generación,
sur des jeunes nés dans les années 80 et qui mettent des mots sur leurs doutes et leurs espoirs.
Model Town, sur la centrale sucrière Cienfuegos (ex-Hershey) : l’émotion des petits vieux qui viennent de nous évoquer avec force détails le goût, la saveur, l’apparence des chocolats Hershey, et à qui la réalisatrice tend une plaquette de ce chocolat, introuvable ici depuis la révolution.
Compas de espera : le rythme différent d’un village de Pinar del Rio, le départ vers la capitale, ou vers l'étranger… et au milieu cette tradition cérémonieuse du "jour des illustres partis au loin", "el día del palacieno ausente", avec tribune, discours du révolutionnaire du coin, bal, etc.
Monteros : la vie dans les marécages de la péninsule de Zapata, à deux pas de la baie des Cochons. Une vie où la trace de la révolution est invisible. Isolés dans la nature, les charbonniers vivent de chasse et de pêche, leurs maisons sont faites de planches et de zinc, et ils réfléchissent au sens de l'amitié, avec sérieux —pas de l'amitié entre les peuples, formule politicienne dont ils n'ont aucune idée.

14 février 2007

contre-espionnage

Pas beaucoup de temps pour écrire ces jours-ci, alors voici en passant quelques lignes du livre de Vazquez Montalban, Et Dieu est entré dans La Havane.
C'est paraît-il une blague que racontait à la fin de sa vie Barberousse, longtemps chef du contre-espionnage cubain. Ca m'a fait beaucoup rire.

Un espion de la CIA est envoyé par Reagan pour savoir ce qui se passe à Cuba. Il fait son rapport :
"Monsieur le Président,
il n'y a pas de chômage là-bas, mais personne ne travaille.
Personne ne travaille, mais toutes les normes de production sont remplies, à en croire les statistiques.
Les normes de production sont remplies, mais il n'y a rien dans les boutiques.
Il n'y a rien dans les boutiques, mais tout le monde mange.
Tout le monde mange, mais tous se plaignent sans arrêt qu'il n'y a rien à manger.
Les gens se plaignent sans arrêt, mais tous vont place de la Révolution acclamer Fidel.
Monsieur le Président, nous avons tous les éléments du dossier, mais nous sommes dans l'incapacité d'en tirer la moindre conclusion".

29 janvier 2007

après-midi d'anniversaire

Invitée par hasard à l’anniversaire de la petite-fille d’un des premiers présidents cubains, du début du XXe siècle —une "petite-fille" qui fêtait donc ses quatre-vingt et quelques années…
Ce fut comme entrer dans une autre Cuba, une Cuba aristocratique, de cette aristocratie du sucre qui a régné ici pendant des siècles (et je pensais aux Survivants, le film ironique de Titón).
Dans le patio intérieur et soigné d’une belle maison basse, à l’ombre de deux palmiers mollement bercés par le vent, toute une société de vieilles dames s’est réunie au fil de l’après-midi.
A priori, les ingrédients étaient les mêmes que pour n’importe quel anniversaire cubain: des verres en plastique blanc avec au choix du coca ou un liquide orange indéterminé, puis la traditionnelle assiette qui réunit dans un côte à côte improbable une friture salée, un chausson à la goyave, un peu de salade de pâtes à la mayonnaise et une part de gâteau bleu ou rose (ah, le «cake azul»—prononcez kèkassoul— toute une institution ici…).
Tout le monde a repris en chœur «Felicidades en tu día, que lo pases con sana alegría, felicidades, etc…», elle a soufflé une bougie. Bref, tout était habituel, et pourtant.
Leurs manières, leur façon de s’habiller, de s’exprimer : à quoi cela tient-il? Où se loge la trace d'une éducation et d'un héritage? Dans un regard sûr de lui et de sa présence au monde? Dans un dos plus raide, une nuque plus droite? Dans des sujets de conversation que l’on ne converse pas? Dans d'autres qui sont eux inattendus et pour le coup très cubains (ah, ces commérages en cheveux gris sur le sex appeal du nouveau président équatorien, Rafael Correa, «tu as vu comme il est beau garçon? » «oh, oui, et il est grand!» «écoute, même s’il est capitaliste, moi il me plaît bien…» «mais tu crois qu’il est marié?» «je ne sais pas, on ne les voit jamais, leurs femmes…» «…oui, c’est comme Chavez, on ne connaît pas sa femme.» «bah, ils font tous comme celui d’ici, dont on ne sait rien» «non, c’est pas vrai, un jour à la télévision ici, ils ont montré Chavez avec sa femme» «oui, c’est vrai, je me souviens, quand il est venu en 94»… et ainsi de suite. )
Ces quelques heures ont été comme un voyage dépaysant, témoignage d'une Cuba caduque, vilipendée, mais qui a existé, une high class oisive, rentière, sûre d'elle et très riche — certes, la richesse en moins désormais.
Dans l’île que je connais, cette classe-là n’a plus sa place, elle a été remplacée dans la hiérarchie sociale par l’élite bureaucratique ou militaire, ou par les nouveaux riches de la période spéciale, de vrais pirates.
Il y a de nombreuses classes sociales à Cuba, malgré l'obsession d’égalitarisme de Fidel Castro. Et si pendant trente ans, les écarts ont été réellement réduits, ils ont depuis largement repris leur position : certains Cubains gagnent vraiment beaucoup d'argent, d'autres vraiment trop peu. Comme dans beaucoup d'autres pays, me direz-vous. Exactement.