24 février 2007

exils intérieurs

J’en avais entendu parler depuis longtemps, je viens d’avoir l’occasion de le voir au Festival des Jeunes réalisateurs cubains, qui se tient discrètement à la Cinémathèque, et qui depuis deux ans réserve chaque fois de belles surprises documentaires.
Buscandote Havana, A ta recherche Havane, est un documentaire dur et émouvant sur ces Cubains qu’on surnomme de haut les "palestiniens". Palestiniens, parce qu’ils viennent de l’Oriente, de l’est de l'île, et qu’ils se retrouvent exilés dans leur propre pays.
Une loi interdit aux Cubains de province de venir s’installer à La Havane, sous peine de se mettre en situation illégale.
La loi l’interdit, mais la nécessité les y oblige : il ne se passe rien dans l’est, pas de travail, moins d’aide sociale, tous veulent venir dans la capitale.
Une fois arrivés, ils ne peuvent pas travailler, légalement, car ils n’ont pas d’adresse havanaise; ils ne peuvent pas avoir d’adresse havanaise car ils ne travaillent pas, et ce n’est que le début du cercle sans issue qui peut durer des dizaines d’années.
C’est comme ça que naissent aux bords de la capitale les asentamientos, version cubaine des bidonvilles, faits de carton, de tôle récupérée, de câbles tendus pour détourner l'électricité, de fosses creusées devant la porte en guise d'égoûts.
«Je ne suis pas illégale dans mon pays, comment je serais illégale si je suis cubaine ?» s’étonne logiquement une jeune femme, «je suis juste sans papiers».
Un homme s’énerve contre le racisme envers les "orientaux" : « Martí, Frank País, ils venaient tous de l’Oriente. Et notre commandante ? Hein ? je suis aussi cubain que Fidel! » s’énerve cet homme qui s’appelle justement lui-même Fidel, et qui vient de baptiser son fils Elián, «en hommage à toutes ces belles choses qui se sont faites depuis qu’on a sauvé le balsero Elián des griffes des Américains».
Fidel, ce Fidel-là, est révolutionnaire, à l’extrême, il dit aller à toutes les marches combattantes, il parle de la révolution avec lyrisme. Mais il pleure de rage en évoquant les semaines sans manger à écouter les plaintes de ses enfants, sans accès au rationnement, il dit qu’il pourrait travailler à un kilomètre de chez lui, le directeur de l'usine l’embaucherait volontiers, mais il n’a pas le droit : pas d’adresse havanaise. Et il peut juste conduire un bici-taxi dans les rues de la ville en évitant les policiers. Cela fait presque vingt ans qu’il habite à La Havane, mais il est clandestin dans sa propre capitale.
Il y a aussi cette femme qui vit dans ce qui fut la piscine d’un hôtel, dans Centro Habana : l’hôtel délabré est squatté depuis des décennies, elle et son mari ont posé un toit sur la grande cuve de mosaïques bleues autrefois remplie d’eau. «C’est un appartement, mais c’est une piscine» essaye-t-elle d’expliquer, faisant rire toute la salle.
La salle justement, pleine de jeunes havanais, qui au début ricane de l’accent des orientaux interviewés («mi amol»), et qui peu à peu se tait, ne rit plus, et regarde avec la gorge serrée l’exclusion violente à laquelle sont soumis ces Cubains.
A la fin, la chanson déjà culte du jeune trovador Ray Fernandez, Lucha tu yuca taíno, résonne différemment, comme un calque sur la situation de ces illégaux.
Et dans le générique de fin, un paragraphe précise que toute reproduction totale ou partielle de ce docu sans autorisation de son auteur est interdite aux Etats-Unis. Car si cette critique de l’exclusion au sein de la société socialiste est implacable, elle veut rester une critique de l’intérieur.
Cela me fait penser aux noticieros que produisait l'Icaic dans les années 80, projetés dans les salles de ciné avant les films. La plupart dénonçaient les situations d'exclusion dans le pays (bidonvilles, attentes de relogement, inefficacité de l'industrie), avec un franc-parler surprenant aujourd'hui (l'Icaic a toujours été un peu à part). Comme le dit un sociologue, dans le documentaire, une société est toujours perfectible, jamais parfaite, et nier cette réalité, c'est se condamner à ne pas en sortir.

D’autres documentaires en vrac :
De Generación,
sur des jeunes nés dans les années 80 et qui mettent des mots sur leurs doutes et leurs espoirs.
Model Town, sur la centrale sucrière Cienfuegos (ex-Hershey) : l’émotion des petits vieux qui viennent de nous évoquer avec force détails le goût, la saveur, l’apparence des chocolats Hershey, et à qui la réalisatrice tend une plaquette de ce chocolat, introuvable ici depuis la révolution.
Compas de espera : le rythme différent d’un village de Pinar del Rio, le départ vers la capitale, ou vers l'étranger… et au milieu cette tradition cérémonieuse du "jour des illustres partis au loin", "el día del palacieno ausente", avec tribune, discours du révolutionnaire du coin, bal, etc.
Monteros : la vie dans les marécages de la péninsule de Zapata, à deux pas de la baie des Cochons. Une vie où la trace de la révolution est invisible. Isolés dans la nature, les charbonniers vivent de chasse et de pêche, leurs maisons sont faites de planches et de zinc, et ils réfléchissent au sens de l'amitié, avec sérieux —pas de l'amitié entre les peuples, formule politicienne dont ils n'ont aucune idée.

5 commentaires:

Renaud a dit…

Y a-t-il un moyen de se procurer ces documentaires (internet...)
L'article m'a vraiment donner l'envie de les voir...
Merci!

Yeti a dit…

La censure serait-elle moins sévère que l'on imagine?

Loula la nomade a dit…

Salut Tortue,

Et la semaine du 5 mars y aura t'il des évènements culturels à La Havane? Je demande parce que j'y passerai la semaine.
Merci

Tortue a dit…

Renaud,
on peut en trouver quelques uns sur internet, au fil de sites qui parlent de Cuba depuis l'extérieur (arrebatus.com, ultimosdias.blogspot.com), mais c'est aléatoire.
tu peux aussi demander au service culturel l'ambassade d'Espagne de ton pays, ils feront peut-être circuler le festival qu'ils ont monté (cf note du post "Mi Habana des deux côtés du détroit).

Tortue a dit…

Yeti,
la censure peut s'appliquer à différents niveaux, depuis la production jusqu'à la diffusion.
Ce festival touche un public très restreint, les amateurs de ciné de La Havane qui ne travaillent pas l'après-midi en semaine et sont au courant de ce festival.
Un des reproches récurrents lors du récent débat sur le quinquenio gris (cf le message "samizdat new age"), c'est que la majorité des films cubains des dernières années (fictions et docus) n'ont jamais été diffusés à la télévision nationale, à commencer par "Fraise et Chocolat" de Titón (la liste est là, avec la perspective d'un cubain blogueur : http://isla12pm.blogspot.com/2007/02/tarde-de-domingo.html)