01 juin 2006

evtouchenko

Il est entré en coup de vent dans la salle. Nous étions une quarantaine peut-être, à essayer de regarder son film Les funérailles de Staline, sur un écran tendu au mur.
La pièce, dans le patio de l’Union des Ecrivains, sert normalement à des rencontres, pas à des projections. La lumière qui rentrait par les fenêtres rendait l’image plus que pâle, presqu’invisible, il fallait deviner les formes, les visages, s’épuiser à fouiller le gris flou de l’image, mais on en avait pris notre parti. Pas lui.
Evgueni Evtouchenko, grand personnage de la poésie russe des années soixante, est de visite en ce moment à La Havane, pour un festival de poésie. Du coup, certains de ses films sont projetés, en son honneur — entre autres le mythique Soy Cuba, dont il avait écrit le scénario au début des années 60.
L’homme est grand, mince, charismatique, il parle espagnol comme un Cubain, et raconte volontiers sa vie avec beaucoup de soltura, du haut de ses 70 ans.
Mais hier, quand il a vu le massacre de cette projection, il s’est énervé, s’est planté devant le projecteur, a attrapé l’organisateur de l’Union des écrivains et lui a dit que c’était impossible de voir un film dans ces conditions-là, et qu’il fallait chercher une solution de rechange.
Le fonctionnaire a acquiescé, bien sûr, penaud, même si pour lui, ces conditions n’avaient rien de si terribles, après tout. Mais comment défendre ça, face à la colère de Evtouchenko…
Une voisine du public a souri de cette colère et de cette exigence : « On voit qu’il ne vit pas ici » a-t-elle remarqué à voix basse. Et c’est vrai que souvent, ici, on se contente du pire, même si cela confine à l’absurde. L’exigence n’existe pas.
Comme nous étions tous réunis pour ce film interrompu, il en a profité pour organiser une discussion avec nous. Il a raconté par exemple cette anecdote si jolie: au début des années 80, il voulait un acteur de langue allemande pour son premier film, Jardin d’enfants, réalisé en URSS. Il pensait à Klaus Maria Brandauer, même si l’acteur autrichien était déjà très connu, et bien trop cher pour son budget.
Il l’a quand même contacté. Brandauer lui aurait alors répondu : « Tu sais, quand j’étais jeune, un jour, je me promenais dans les rues de Vienne, avec à la main un livre de tes poèmes. En face de moi est arrivée une jeune fille, qui avait aussi à la main un recueil de tes poésies, le même livre que moi. Partant de là, nous avons fait connaissance, nous avons discuté. Et maintenant, vingt ans plus tard, nous sommes mariés, nous avons trois enfants… alors, tu penses bien que, quelques soient les conditions, je vais le faire, ton film ! »
Je ne sais pas s’il faut croire tout ce que raconte un poète, mais c’est une jolie histoire quand même.

2 commentaires:

Bérangère a dit…

Je viens régulièrement vous lire. Voilà C tout. Merci

Anonyme a dit…

Bonjour,

Etes-vous toujours à Cuba? Sachez que j'étais avec vous au même endroit, en même temps et à deux reprises. 1) Agnès Jaoui présentant "le rôle de ma vie" (c'est bien ça?) au Chaplin et 2) le 1er juin à l'UNEAC, écoutant Evtuchenko et ses anecdotes... Une partie de ma vie est cubaine. Et j'ai l'impression que vous aussi êtes cubanisé.
Si vous voulez m'écrire: pontuseau@hotmail.com

¡Que lo disfrutes, compay!