11 août 2006

la routine de l'absence

Entendu il y a quelques jours déjà:
« Oye, socio, il se passe des trucs graves, là-haut, c’est sûr; tu as vu : ils ont annulé le carnaval… ».
« Ouais, c’est vrai ».
« … et c'est pas tout : ils ont même annulé le cyclone, dis donc !
»
(NdE : le cyclone Chris, qui fonçait sur nous, s’est évaporé en un nuage de pluies).
Le génie cubain : surtout ne jamais rien prendre au sérieux. Le pire défaut, face à un Cubain, ce n’est pas d’être menteur, ce n’est pas d’être peu fiable, non, c’est d’être ennuyeux.
En attendant, ici, nous nous installons dans la "routine de l’absence" qu’avait très justement analysé Jean-François Fogel dès le premier jour : Fidel Castro est là sans être là, il délègue une part de ses fonctions, de sa légitimité, mais la charge émotionnelle de sa seule présence, même malade, même invisible, suffit à ce que rien ne change.
Une amie m’a raconté cette histoire bizarre qui lui est arrivé la semaine dernière: elle passait devant l’hôtel Habana Libre, au cœur du Vedado. Les travailleurs de l’hôtel participaient à l’un de ces "actos de reafirmación", qui se jouent tous les jours dans tous les centres de travail du pays, abondamment retransmis dans les médias. Elle-même a participé à l’acto de reafirmación organisé à son travail.
Mais là, elle ne faisait que passer, elle avait autre chose en tête, que sais-je, elle n’a pas tourné la tête vers la petite foule rassemblée quand ils ont crié rituellement Viva Fidel! Viva Raúl! Viva la revolución!
Un type un peu âgé s’est alors détaché du groupe pour arriver à sa hauteur: «Mademoiselle, je vous trouve très indifférente…» « Comment ? j’ai déjà participé à un acto à mon travail » «Peu importe, je vous trouve très indifférente… »
« J’ai eu l’impression d’une chasse aux sorcières » m’a raconté cette amie, choquée.

1 commentaire:

Francis Juif a dit…

Ce type un peu âgé a de quoi être nerveux. Il sent que le contrôle de la situation va leur échapper, à lui et ceux qui ont fait le pari de jouer la carte du pouvoir.
Le 25 avril 1974 et les jours qui ont suivi, au Portugal, les flics de la PIDE aussi étaient nerveux. Ainsi que tous ceux qui avaient joué la carte Salazar. Il s'en était fallu de peu à certains carrefours que cela se terminât en bain de sang.
Les Cubains de 2006 auront-ils la sagesse des Portugais de 1974 ? Je crains que non.