Vous ne connaîtrez jamais, je pense, le plaisir et la douleur d’être réveillé le dimanche matin à 8h30 par des inspecteurs de la santé publique, qui hurlent votre nom et frappent sur votre grille jusqu’à ce que vous ouvriez la porte.
Dans mon quartier, leurs contrôles ont lieu le dimanche matin. Tous les dimanches matin.
Il n’y a pas d’échappatoire, la non-coopération peut même dans des cas extrêmes entraîner des amendes élevées et une multiplication des contrôles : il est illégal de faire l’endormi –même si l’on est vraiment endormi.
Il est donc 8h30 du matin, ce dimanche, le jeune inspecteur avec son t-shirt rouge de rigueur demande l’adresse exacte de la maison, s’il y a un réservoir d’eau (oui), où se trouve-t-il (sur le toit), y a-t-il une citerne (oui).
C’est tout. Il griffonne au crayon à papier les réponses sur une feuille, les mêmes réponses que dimanche prochain un autre griffonnera, aux mêmes questions sans intérêt, qui pourraient être notées une fois pour toutes dans une banque de données, afin d’éviter de réveiller les braves citoyens à potron-minet un dimanche.
Un voisin (car l’opération de contrôle a lieu dans tout le quartier), les yeux encore embués de sommeil, râle : « Dimanche prochain, venez donc plutôt à 7h du matin, s’il vous plaît. Ca me ferait tellement plaisir… ».
Un peu gêné, l’inspecteur marmonne que lui aussi est fatigué, qu’il a regardé les trois films du samedi soir, sur la première chaîne, et que le dernier s’est terminé à 3h du matin.
Les habitants râlent, les inspecteurs râlent, tous sont d’accord pour dire que le dimanche matin pourrait être réservé à la tranquillité et au repos.
Mais il y a un côté Shadok à Cuba, et de la même façon que les Shadoks pompaient, les Cubains contrôlent —mais contrôlent quoi ? je ne peux pas m’empêcher d’être surprise par la teneur des questions, c’est un contrôle sans contrôle, totalement inutile sous cette forme.
Sensation désagréable que la vie privée n’existe pas aux yeux des institutions, week-end et semaine se confondent devant les décisions de l’Etat, le domicile n’est pas un lieu intime et inviolable : chaque semaine, plusieurs personnes que je ne connais pas rentrent chez moi, fumigateurs, inspecteurs… je n’ai pas le droit de refuser, je dois laisser rentrer ces inconnus, ils voient tout dans ma maison.
Sans vouloir céder à la parano ambiante qui dit que les cambriolages se sont multipliés depuis que les fumigations sont hebdomadaires (il y a beaucoup de suspicion contre les fumigateurs volontaires), je voudrais juste pouvoir me sentir vraiment chez moi parfois.
08 janvier 2007
01 janvier 2007
purifications

La journée a été tranquille, le fond de l’air est tiède, quelques gros nuages blancs ont voilé le soleil, il va peut-être pleuvoir cette nuit. Mais tout ça ne m’empêchera pas, quand sonneront les douze coups de minuit, d’aller jeter mon seau d’eau par la fenêtre, avec tout le monde. Il faut accueillir la nouvelle année comme il se doit.
L’autre jour, ma tortue qui d’habitude ne sort pas de son canapé d’adoption a fait le tour de la maison. C’est bon signe : elle a ramassé tout le mal qui traînait.
Entre tout ça, si je n’ai pas une belle année devant moi…
J'espère que votre tortue a fait de même (je ne sais pas si ça marche aussi avec les chats ou les chiens, mais il doit y avoir moyen de s'arranger). Je vous souhaite quand même une belle année 2007.
30 décembre 2006
silences bruyants
Une politique d'information basée sur la non-information : c’est toujours étrange. Si j’en parle aujourd’hui, c’est que le cas du médecin espagnol est assez incroyable, et énerve les Cubains de a pie.
Pour ceux qui ne suivent pas assidûment les rebondissements de mon île, un médecin espagnol réputé a été appelé d’urgence au chevet de Fidel Castro, il y a dix jours. C’était un voyage secret, mais cela s’est su, en Espagne et dans le reste du monde.
A son retour à Madrid, il y a cinq jours, le médecin espagnol a donné une conférence de presse où il a expliqué entre autres ce que Fidel n’avait pas (il n’a pas de cancer), sans dire ce qu’il avait. C’est le seul témoignage médical indépendant que l’on ait de l’état de santé de Fidel Castro depuis cinq mois. Jusque là tout va bien.
Le problème, c’est que le monde entier a donc relayé ce diagnostic médical, les Espagnols, les Français, les Argentins, les Nord-américains, les Indiens, les Australiens, bref, tous ceux que ça intéressait et ceux que ça n’intéressait pas ont pu s’informer de cela. Tout le monde, sauf les Cubains, pourtant les premiers concernés.
A Cuba, pas un mot officiel sur ce médecin espagnol. L’information quotidienne —qui se réduit à deux bulletins d’information communs aux quatre chaînes de télévision et à deux journaux nationaux de quatre pages chacun— n’a pas effleuré le sujet.
Mais il y a un effet boomerang : l’information finit par entrer, par les brèches technologiques : entre les coups de fil venus de l’étranger, les antennes illégales, l’accès de certains à internet, et les radios ondes courtes, depuis quelques années Cuba n’est plus une île. Et les Cubains ont entendu parler de ce médecin espagnol.
Pour la plupart, c’est de l’ordre de la rumeur, comme souvent : cela commence par ceux qui regardent clandestinement les chaînes de Miami, puis les voisins de ceux-là, puis les amis des voisins de ceux-là, puis la famille des amis des voisins de ceux-là : la chaîne est longue, l’information transmise s’altère, mais quelque chose passe. Aujourd’hui, cinq jours plus tard, des gens me demandent encore à voix basse : «Tu as entendu parler de cette histoire de médecin, on vient de me dire que… »
C’est là que ce silence officiel est inexplicable : les autorités savent que la rue en parle, ils ont les relais nécessaires pour ça. Et pourtant ils maintiennent ce silence de Polichinelle. Il y a quelque chose d’humiliant pour les Cubains dans le fait d’être les seuls au monde à n’avoir pas accès directement aux nouvelles de celui qui fut leur dirigeant pendant 50 ans.
La question, dans ces conditions, c’est pourquoi ce silence officiel inutile. Pas de réponse à ça, peut-être juste l’habitude de l’opacité, du secret, du contrôle.
Pour ceux qui ne suivent pas assidûment les rebondissements de mon île, un médecin espagnol réputé a été appelé d’urgence au chevet de Fidel Castro, il y a dix jours. C’était un voyage secret, mais cela s’est su, en Espagne et dans le reste du monde.
A son retour à Madrid, il y a cinq jours, le médecin espagnol a donné une conférence de presse où il a expliqué entre autres ce que Fidel n’avait pas (il n’a pas de cancer), sans dire ce qu’il avait. C’est le seul témoignage médical indépendant que l’on ait de l’état de santé de Fidel Castro depuis cinq mois. Jusque là tout va bien.
Le problème, c’est que le monde entier a donc relayé ce diagnostic médical, les Espagnols, les Français, les Argentins, les Nord-américains, les Indiens, les Australiens, bref, tous ceux que ça intéressait et ceux que ça n’intéressait pas ont pu s’informer de cela. Tout le monde, sauf les Cubains, pourtant les premiers concernés.
A Cuba, pas un mot officiel sur ce médecin espagnol. L’information quotidienne —qui se réduit à deux bulletins d’information communs aux quatre chaînes de télévision et à deux journaux nationaux de quatre pages chacun— n’a pas effleuré le sujet.
Mais il y a un effet boomerang : l’information finit par entrer, par les brèches technologiques : entre les coups de fil venus de l’étranger, les antennes illégales, l’accès de certains à internet, et les radios ondes courtes, depuis quelques années Cuba n’est plus une île. Et les Cubains ont entendu parler de ce médecin espagnol.
Pour la plupart, c’est de l’ordre de la rumeur, comme souvent : cela commence par ceux qui regardent clandestinement les chaînes de Miami, puis les voisins de ceux-là, puis les amis des voisins de ceux-là, puis la famille des amis des voisins de ceux-là : la chaîne est longue, l’information transmise s’altère, mais quelque chose passe. Aujourd’hui, cinq jours plus tard, des gens me demandent encore à voix basse : «Tu as entendu parler de cette histoire de médecin, on vient de me dire que… »
C’est là que ce silence officiel est inexplicable : les autorités savent que la rue en parle, ils ont les relais nécessaires pour ça. Et pourtant ils maintiennent ce silence de Polichinelle. Il y a quelque chose d’humiliant pour les Cubains dans le fait d’être les seuls au monde à n’avoir pas accès directement aux nouvelles de celui qui fut leur dirigeant pendant 50 ans.
La question, dans ces conditions, c’est pourquoi ce silence officiel inutile. Pas de réponse à ça, peut-être juste l’habitude de l’opacité, du secret, du contrôle.
16 décembre 2006
«mi Habana» des deux côtés du détroit
La moitié de La Havane doit l’avoir vu d’une façon ou d’une autre, au cours des dernières semaines. C’est toujours impressionnant, ces phénomènes de diffusion souterraine dans l’île. Il s’était passé la même chose il y a deux ans avec un court-métrage satirique d’Eduardo del Llano, Monte Rouge :
Monte Rouge, de Eduardo del Llano
Cette fois, c’est un sketch de sept minutes et quelques, mal filmé, au son mauvais, qui passe d’ordinateur en ordinateur, dans les entreprises, à l’université. Beaucoup l’ont vu, d’autres en ont entendu parler. Impossible de savoir quand ça a commencé, je l’ai vu pour la première fois il y a deux mois, et hier, de passage dans une entreprise cubaine, je l’ai reconnu sur l’un des ordinateurs du bureau.
Sur l’écran, on voit un type assis, seul sur une petite scène, sans doute une de ces peñas typiques de Cuba, réunions régulières, rendez-vous mensuels ou hebdomadaires, à la programmation ouverte. Habillé de noir, devant un public que l’on ne voit pas mais qu’on entend rire, il lit quelques pages de ce qu’il a appelé Mi Habana, "Ma Havane".
Tout y passe, des files d’attentes aux camellos, des immeubles en ruines («de mon immeuble je regarde le reste de La Havane… non… LES restes de La Havane»), à la bière infecte qui s’achète directement aux citernes lors des ferias, des médecins envoyés au Vénézuela au goût transparent du frozzen. Le texte est caustique et sobre, bien écrit :
Mi Habana
En riant aux éclats, des amis m’ont dit que le type vivait sûrement à l’étranger, ou alors qu’il était sur le point de partir, que ce n’était pas possible que quelqu’un vivant ici ait pu lire ce monologue.
Et bien non, le type vit bien à La Havane, une de mes amies le connaît bien et l’a rencontré l’autre jour. Elle lui a parlé du sketch, il lui a dit la folie dans laquelle il vivait : «Tout le monde m’en parle, si j’avais su…». C’est juste un étudiant qui est monté sur scène un jour pour faire ce sketch. Quelqu’un l’a filmé avec un appareil photo numérique, et la chaîne a commencé. Et à Cuba, quand la chaîne commence, elle se termine sur les grandes chaines hispanophones de Floride, consécration et parfois malédiction pour les auteurs.
Pour Monte Rouge, ça avait entraîné toute une série d’articles, et même une espèce d’autocritique de la part de l’auteur. Presque tous les documentaires filmés par de jeunes réalisateurs cubains se retrouvent aussi à un moment ou un autre en Floride, parfois de façon rageante pour eux. En dehors du fait qu’ils ne perçoivent aucun droit pour ces diffusions sauvages (ils ne sont généralement pas prévenus), les films sont parfois remontés, à la hache.
Le court-métrage ironique Utopía, de Arturo Infante, a paraît-il subi ce sort : composé de quatre «mouvements», comme un opéra, mais racontant trois histoires différentes entrelacées, les diffuseurs américains ont tout simplement défait le montage délicat pour raconter les trois histoires de façon linéaire…
Un peu dur à avaler pour les réalisateurs, pris en sandwich entre un gros manque d'exposition dans l'île et une déformation politisée en face.
Utopía, de Arturo Infante
Monte Rouge, de Eduardo del Llano
Cette fois, c’est un sketch de sept minutes et quelques, mal filmé, au son mauvais, qui passe d’ordinateur en ordinateur, dans les entreprises, à l’université. Beaucoup l’ont vu, d’autres en ont entendu parler. Impossible de savoir quand ça a commencé, je l’ai vu pour la première fois il y a deux mois, et hier, de passage dans une entreprise cubaine, je l’ai reconnu sur l’un des ordinateurs du bureau.
Sur l’écran, on voit un type assis, seul sur une petite scène, sans doute une de ces peñas typiques de Cuba, réunions régulières, rendez-vous mensuels ou hebdomadaires, à la programmation ouverte. Habillé de noir, devant un public que l’on ne voit pas mais qu’on entend rire, il lit quelques pages de ce qu’il a appelé Mi Habana, "Ma Havane".
Tout y passe, des files d’attentes aux camellos, des immeubles en ruines («de mon immeuble je regarde le reste de La Havane… non… LES restes de La Havane»), à la bière infecte qui s’achète directement aux citernes lors des ferias, des médecins envoyés au Vénézuela au goût transparent du frozzen. Le texte est caustique et sobre, bien écrit :
Mi Habana
En riant aux éclats, des amis m’ont dit que le type vivait sûrement à l’étranger, ou alors qu’il était sur le point de partir, que ce n’était pas possible que quelqu’un vivant ici ait pu lire ce monologue.
Et bien non, le type vit bien à La Havane, une de mes amies le connaît bien et l’a rencontré l’autre jour. Elle lui a parlé du sketch, il lui a dit la folie dans laquelle il vivait : «Tout le monde m’en parle, si j’avais su…». C’est juste un étudiant qui est monté sur scène un jour pour faire ce sketch. Quelqu’un l’a filmé avec un appareil photo numérique, et la chaîne a commencé. Et à Cuba, quand la chaîne commence, elle se termine sur les grandes chaines hispanophones de Floride, consécration et parfois malédiction pour les auteurs.
Pour Monte Rouge, ça avait entraîné toute une série d’articles, et même une espèce d’autocritique de la part de l’auteur. Presque tous les documentaires filmés par de jeunes réalisateurs cubains se retrouvent aussi à un moment ou un autre en Floride, parfois de façon rageante pour eux. En dehors du fait qu’ils ne perçoivent aucun droit pour ces diffusions sauvages (ils ne sont généralement pas prévenus), les films sont parfois remontés, à la hache.
Le court-métrage ironique Utopía, de Arturo Infante, a paraît-il subi ce sort : composé de quatre «mouvements», comme un opéra, mais racontant trois histoires différentes entrelacées, les diffuseurs américains ont tout simplement défait le montage délicat pour raconter les trois histoires de façon linéaire…
Un peu dur à avaler pour les réalisateurs, pris en sandwich entre un gros manque d'exposition dans l'île et une déformation politisée en face.
Utopía, de Arturo Infante
14 décembre 2006
Fiat Uno-Roberto Zéro
Aujourd'hui, je laisse la parole à un ami, pour une chronique à vif venue de Marianao :
"… Ca ferait un titre de résultat de baseball, mais ce n’est que celui de la mort au quotidien ; au milieu des rumeurs grandissantes au sujet de la mort du líder maximo, un Roberto est mort.
Né la même année que la révolution, 48 ans, physique d’athlète, Roberto avait parcouru les mers du monde en tant que marin de la marine marchande cubaine.
Suite à un accident à bord, il reçoit une indemnisation de l’armateur (étranger) et quitte aussitôt la marine. Comme à tous les marins, pour le remercier de ne pas avoir cédé à la désertion (être toujours revenu à Cuba), le gouvernement cubain lui délivre LA véritable faveur, un papier qui lui donne l'autorisation d'acheter une voiture : l’indemnisation y passe, et Roberto apparaît au volant d’une Fiat Uno bleu flambant vieille, un trésor à Cuba.
Roberto commence une nouvelle vie : botero, entendez taxi clandestin. Les affaires vont bien, il répare sa maison, finance les études, pourtant gratuites, de ses fils, le bonheur quoi — et avec quelques tragos de rhum, ça y ressemble encore plus.
Il y a quelques mois, juste quand Fidel tombe malade, le fils de Roberto, sans permis de conduire, explose la Fiat contre un poteau, le drame.
Roberto toujours souriant et courageux, habitué aux tempêtes de haute mer et de verre de rhum, se met à la tâche et parcourt à pied et en stop toute La Havane, et morceau après morceau reconstruit sa voiture. D’accord, il reste un grand trou dans le pare-brise avant qui tient avec du gros scotch "Havana Club", le pare-brise arrière lui a été remplacé par du contreplaqué, il attendait le vernis.
Portières, capot, tout ça redressé et repeint au pinceau tient la route, et encore mieux la rue de La Havane, où des milliers de clients las d’attendre un bus hypothétique vont payer 5 ou 10 pesos la course, et la vie redémarre pour Roberto et sa famille.
Ce mardi, c’est la fête, la Fiat est enfin prête, Roberto interpelle ses voisins, "vous avez vu, j’y suis arrivé !", les voisins sont contents, car c’est à chaque instant que l’on a besoin de lui.
C’est la fête mais un peu trop, trop de rhum aussi, la Fiat traverse une avenue un peu limite devant une Moskwitch de l’ère soviétique qui, hier comme aujourd’hui, n’a pas de frein, et c’est l’accident.
La Fiat Uno est détruite, le gars de la Moskwitch hurle et déjà parle d’argent, personne n’est blessé, ils finissent par se calmer, Roberto reconnaît qu’il a un verre de trop, et il promet de réparer les dégâts causés même s’il sait que c’est presque impossible. Roberto rentre chez lui à pied, sa famille l’accueille, aussi désespérée que lui. Au réveil, ses deux fils découvrent Roberto pendu à une lampe ventilateur de son salon, pendu à une ficelle fluette et ridicule, mais qui a rempli sa mission, en finir avec une vie qui tenait à un autre fil : Fiat Uno-El Vecino… "
"… Ca ferait un titre de résultat de baseball, mais ce n’est que celui de la mort au quotidien ; au milieu des rumeurs grandissantes au sujet de la mort du líder maximo, un Roberto est mort.
Né la même année que la révolution, 48 ans, physique d’athlète, Roberto avait parcouru les mers du monde en tant que marin de la marine marchande cubaine.
Suite à un accident à bord, il reçoit une indemnisation de l’armateur (étranger) et quitte aussitôt la marine. Comme à tous les marins, pour le remercier de ne pas avoir cédé à la désertion (être toujours revenu à Cuba), le gouvernement cubain lui délivre LA véritable faveur, un papier qui lui donne l'autorisation d'acheter une voiture : l’indemnisation y passe, et Roberto apparaît au volant d’une Fiat Uno bleu flambant vieille, un trésor à Cuba.
Roberto commence une nouvelle vie : botero, entendez taxi clandestin. Les affaires vont bien, il répare sa maison, finance les études, pourtant gratuites, de ses fils, le bonheur quoi — et avec quelques tragos de rhum, ça y ressemble encore plus.
Il y a quelques mois, juste quand Fidel tombe malade, le fils de Roberto, sans permis de conduire, explose la Fiat contre un poteau, le drame.
Roberto toujours souriant et courageux, habitué aux tempêtes de haute mer et de verre de rhum, se met à la tâche et parcourt à pied et en stop toute La Havane, et morceau après morceau reconstruit sa voiture. D’accord, il reste un grand trou dans le pare-brise avant qui tient avec du gros scotch "Havana Club", le pare-brise arrière lui a été remplacé par du contreplaqué, il attendait le vernis.
Portières, capot, tout ça redressé et repeint au pinceau tient la route, et encore mieux la rue de La Havane, où des milliers de clients las d’attendre un bus hypothétique vont payer 5 ou 10 pesos la course, et la vie redémarre pour Roberto et sa famille.
Ce mardi, c’est la fête, la Fiat est enfin prête, Roberto interpelle ses voisins, "vous avez vu, j’y suis arrivé !", les voisins sont contents, car c’est à chaque instant que l’on a besoin de lui.
C’est la fête mais un peu trop, trop de rhum aussi, la Fiat traverse une avenue un peu limite devant une Moskwitch de l’ère soviétique qui, hier comme aujourd’hui, n’a pas de frein, et c’est l’accident.
La Fiat Uno est détruite, le gars de la Moskwitch hurle et déjà parle d’argent, personne n’est blessé, ils finissent par se calmer, Roberto reconnaît qu’il a un verre de trop, et il promet de réparer les dégâts causés même s’il sait que c’est presque impossible. Roberto rentre chez lui à pied, sa famille l’accueille, aussi désespérée que lui. Au réveil, ses deux fils découvrent Roberto pendu à une lampe ventilateur de son salon, pendu à une ficelle fluette et ridicule, mais qui a rempli sa mission, en finir avec une vie qui tenait à un autre fil : Fiat Uno-El Vecino… "
28 novembre 2006
grandes manoeuvres
Lundi, réveillée par quelques coups de feu au loin… heureusement, le journal la veille nous avait prévenu qu’il y aurait des tirs de salve à l'occasion de la répétition générale du défilé.
La place de la Révolution et l’avenue Paseo était pleine de vert olive et de véhicules lourds plutôt inhabituels. Il n’y avait pas grand-monde pour voir la répétition, il faut dire qu’il était assez difficile de s’approcher, des milliers d’étudiants formaient comme un cordon continu tout autour des unités militaires, pantalon vert et t-shirt blanc, avec le logo des 50 ans des FAR.
Etrangement, la musique du défilé était une sorte de ballade romantique instrumentale. J’attendais plutôt une marche martiale, mais non. Puis tout s’est déroulé comme une représentation théâtrale : des mambis à cheval ont surgi pour ouvrir le défilé -— enfin, des jeunes déguisés en mambis, machettes et chapeaux de paille de rigueur.
Derrière eux suivait le Granma, le bateau qui a débarqué Fidel et ses 80 hommes dans le sud de l’île, il y a exactement un demi-siècle. Il avançait, sur roues (c’est une réplique, le vrai est dans le musée de la Révolution), entouré d’une foule de gamins qui agitaient à bout de bras leur foulard bleu de pionniers pour simuler les vagues de la mer des Carailbes.
Et derrière encore, venait l’Ejercito Rebelde du temps de son entrée à La Havane— ou plutôt des jeunes déguisés en Ejercito rebelde, barbes postiches et démarche dégingandée, regards de défi vers les rangs bien ordonnés de militaires sur les bords. Leur interprétation était vraiment étonnante, on avait réellement l’impression de voir cette troupe de jeunes barbudos désordonnés, formés par deux ans de guerilla et sans expérience autre que leurs 20 ans (je me demande qui étaient ces jeunes Rebelles lundi : des militaires ? ou des acteurs tenant ce rôle ? car vraiment, il y avait de l’actors studio dans leur passage).
Puis est venu le défilé en tant que tel, les armes exhibées à tout bout de champ, les carrés de militaires au pas de l’oie, les jeeps et les camions, puis les tanks, dont les pots d’échappement ont rempli l’avenue Paseo d’une épaisse fumée blanche et dense comme un brouillard, tandis qu’au-dessus de nos têtes passaient six hélicos et six avions de chasse. Le sol tremblait lors du passage des chenilles des tanks, qui ont d’ailleurs largement entaillé le goudron de la rue !
Et puis d’un coup, alors que la dernière rangée de tanks dévalait la descente, une foule surgie d’une rue perpendiculaire s’est ruée dans Paseo, déployant un grand bandeau de toute la largeur de la large avenue. C’était des milliers d’étudiants de l’université de sciences informatiques, qui étaient là pour représenter les 300 000 étudiants, travailleurs et autres –"le peuple"— qui doivent clôre ce défilé, samedi.
Comme ils n’était que 3000, lundi, le tout s’est terminé très tôt, vers 9h. Ca risque d’être un peu plus long le jour du vrai défilé.
Et pour ceux qui sont impatients : non, nous ne savons toujours pas si le principal intéressé sera présent ce samedi.
Edit : une amie me raconte que c’est la tradition dans les écoles primaires, chaque année, les enfants rejouent ces «paradigmes» de l’identité rebelle cubaine, les Indiens, les Mambis, et les Barbudos. Et tous tiennent le rôle, les uns après les autres, année après année.
La place de la Révolution et l’avenue Paseo était pleine de vert olive et de véhicules lourds plutôt inhabituels. Il n’y avait pas grand-monde pour voir la répétition, il faut dire qu’il était assez difficile de s’approcher, des milliers d’étudiants formaient comme un cordon continu tout autour des unités militaires, pantalon vert et t-shirt blanc, avec le logo des 50 ans des FAR.
Etrangement, la musique du défilé était une sorte de ballade romantique instrumentale. J’attendais plutôt une marche martiale, mais non. Puis tout s’est déroulé comme une représentation théâtrale : des mambis à cheval ont surgi pour ouvrir le défilé -— enfin, des jeunes déguisés en mambis, machettes et chapeaux de paille de rigueur.
Derrière eux suivait le Granma, le bateau qui a débarqué Fidel et ses 80 hommes dans le sud de l’île, il y a exactement un demi-siècle. Il avançait, sur roues (c’est une réplique, le vrai est dans le musée de la Révolution), entouré d’une foule de gamins qui agitaient à bout de bras leur foulard bleu de pionniers pour simuler les vagues de la mer des Carailbes.
Et derrière encore, venait l’Ejercito Rebelde du temps de son entrée à La Havane— ou plutôt des jeunes déguisés en Ejercito rebelde, barbes postiches et démarche dégingandée, regards de défi vers les rangs bien ordonnés de militaires sur les bords. Leur interprétation était vraiment étonnante, on avait réellement l’impression de voir cette troupe de jeunes barbudos désordonnés, formés par deux ans de guerilla et sans expérience autre que leurs 20 ans (je me demande qui étaient ces jeunes Rebelles lundi : des militaires ? ou des acteurs tenant ce rôle ? car vraiment, il y avait de l’actors studio dans leur passage).
Puis est venu le défilé en tant que tel, les armes exhibées à tout bout de champ, les carrés de militaires au pas de l’oie, les jeeps et les camions, puis les tanks, dont les pots d’échappement ont rempli l’avenue Paseo d’une épaisse fumée blanche et dense comme un brouillard, tandis qu’au-dessus de nos têtes passaient six hélicos et six avions de chasse. Le sol tremblait lors du passage des chenilles des tanks, qui ont d’ailleurs largement entaillé le goudron de la rue !
Et puis d’un coup, alors que la dernière rangée de tanks dévalait la descente, une foule surgie d’une rue perpendiculaire s’est ruée dans Paseo, déployant un grand bandeau de toute la largeur de la large avenue. C’était des milliers d’étudiants de l’université de sciences informatiques, qui étaient là pour représenter les 300 000 étudiants, travailleurs et autres –"le peuple"— qui doivent clôre ce défilé, samedi.
Comme ils n’était que 3000, lundi, le tout s’est terminé très tôt, vers 9h. Ca risque d’être un peu plus long le jour du vrai défilé.
Et pour ceux qui sont impatients : non, nous ne savons toujours pas si le principal intéressé sera présent ce samedi.
Edit : une amie me raconte que c’est la tradition dans les écoles primaires, chaque année, les enfants rejouent ces «paradigmes» de l’identité rebelle cubaine, les Indiens, les Mambis, et les Barbudos. Et tous tiennent le rôle, les uns après les autres, année après année.
27 novembre 2006
des t-shirts de toutes les couleurs
Ca y est, il fait froid. Non, vraiment, il fait froid. Les températures descendent au-dessous de 9° la nuit. Ca paraît pas si terrible, à l’orée de décembre, mais si vous ajoutez le vent, l’humidité, les nuages, la pluie, l’absence de vitres et de chauffage, vous verrez, c’est vraiment froid.
Remarquez, je ne me plains pas : j’avais une envie de froid depuis huit mois… et puis il y autre chose : c’est le seul moment où on peut voir les chiens habillés partout dans la ville.
Au premier que j’avais vu, il y a quelques années, j’avais cru qu’il s’agissait d’une mauvaise blague des gamins du quartier. C’était un salchicha, un teckel, vêtu d’un vieux t-shirt rouge. Les mômes lui avaient joué un mauvais tour, les enfants s'amusent avec n'importe quoi…
Mais non, rapidement TOUS les chiens du quartier étaient apparus avec des t-shirts, de toutes les couleurs ! Et personne ne se retournait, surpris, sur leur passage.
Car nous sommes dans un pays de fous, ne l'oublions pas : ce ne sont pas les gamins qui font ça, c’est tout le monde qui ressort les vieux t-shirts pour les enfiler aux chiens.
Honnêtement, ça donne aux promenades une touche assez dépaysante, presque extraterrestre, même quand c'est juste pour aller au coin de la rue.
Remarquez, je ne me plains pas : j’avais une envie de froid depuis huit mois… et puis il y autre chose : c’est le seul moment où on peut voir les chiens habillés partout dans la ville.
Au premier que j’avais vu, il y a quelques années, j’avais cru qu’il s’agissait d’une mauvaise blague des gamins du quartier. C’était un salchicha, un teckel, vêtu d’un vieux t-shirt rouge. Les mômes lui avaient joué un mauvais tour, les enfants s'amusent avec n'importe quoi…
Mais non, rapidement TOUS les chiens du quartier étaient apparus avec des t-shirts, de toutes les couleurs ! Et personne ne se retournait, surpris, sur leur passage.
Car nous sommes dans un pays de fous, ne l'oublions pas : ce ne sont pas les gamins qui font ça, c’est tout le monde qui ressort les vieux t-shirts pour les enfiler aux chiens.
Honnêtement, ça donne aux promenades une touche assez dépaysante, presque extraterrestre, même quand c'est juste pour aller au coin de la rue.
24 novembre 2006
la table-guéridon
La dame s’énerve, elle fait une grimace, marmonne avec aigreur que «Vraiment, ah oui, c’est teeeellement drôle». Elle porte l’uniforme des gardiennes du musée Bacardi de Santiago, ces innombrables gardiennes, à chaque pas, à chaque coin, désoeuvrées.
Elle nous a vu rire autour d’une table-guéridon, présentée pompeusement au milieu d’une salle du musée, une table sur laquelle José Martí a pris un repas lors d’un séjour à Haïti, explique l’étiquette à côté.
L’objet est tellement absurde, tellement anodin, cette table sans intérêt qui a été la scène d’un moment sans intérêt, exposée ici avec tant de solemnité… on n’a pas pu s’empêcher de rire.
Mais elle se sent vexée, blessée, personnellement. José Martí, c’est son frère, son oncle, son fils, son « Apôtre » comme on l’appelle communément à Cuba. Une sorte de divinité laïque, à laquelle il ne faut pas toucher.
Je m’approche d’elle pour lui expliquer pourquoi nous rions, je ne veux pas la laisser avec cette amertume, je lui dis qu’on peut me montrer un carnet où Martí prenait des notes pour voir son écriture, on peut me montrer le mobilier de son bureau pour connaître ses conditions de vie, voire même l’un de ses costumes pour me donner une idée de la mode de son époque : mais pas une table quelconque sur laquelle il aurait mangé une fois en vitesse ! Je lui dis l’absurdité de cette présentation, le fétichisme qu’elle traduit. En vain.
Martí et Cuba… Martí dont la tête de plâtre blanc (oui, juste la tête) est reproduite à l’infini devant tous les bâtiments publics de Cuba, parfois inclinée, pensive, mais la plupart du temps indifférente, son front haut et dégarni, sa moustache pyramidale et son visage si fin. Je me souviens de ce petit enfant qui en voyant un jour chez une amie un petit buste en plâtre de Karl Marx, avec sa barbe fournie, s’est écrié « Martí ! », sans doute confondu par la couleur blanche de la sculpture…
Je me souviens des citations de Martí dans l’annuaire téléphonique, il y a quelques années, placées là comme les publicités dans d’autres pays ; les mêmes citations qui s’étalent sur les murs, en grosses lettres bleues ou rouges, les «tranchées d’idées qui valent mieux que», les «être cultivé est la seule façon de», les «honorer honore», et tant d’autres.
Je pense à Radio Martí, lancée par les Etats-Unis pour envahir les ondes cubaines, et que les autorités ici désignent du bout des lèvres comme « la mal nommée Radio Martí », comme si son nom était pire que son contenu à leurs yeux.
Et je me souviens de cette histoire racontée par l’humoriste Virulo, et reprise régulièrement par le trovador Frank Delgado : « Dans l’école primaire "28 de enero" —date de naissance de Martí—, on demande aux enfants de préparer un petit spectacle pour honorer dignement la naissance de l’Apôtre. Les enfants décident de reprendre en conga le triste poème «La Niña de Guatemala» : tout se passe bien, jusqu’à la fin du poème… «On dit qu’elle est morte de froid, moi je sais qu’elle est morte d’amour». Mais voilà que les enfants tirent leur conclusion, rythmiquement valide et factuellement véridique: «¿Y quién la mató? ¡La mató Martí! » (Et qui l'a tué ? Martí l'a tué !). Patatras.
Elle nous a vu rire autour d’une table-guéridon, présentée pompeusement au milieu d’une salle du musée, une table sur laquelle José Martí a pris un repas lors d’un séjour à Haïti, explique l’étiquette à côté.
L’objet est tellement absurde, tellement anodin, cette table sans intérêt qui a été la scène d’un moment sans intérêt, exposée ici avec tant de solemnité… on n’a pas pu s’empêcher de rire.
Mais elle se sent vexée, blessée, personnellement. José Martí, c’est son frère, son oncle, son fils, son « Apôtre » comme on l’appelle communément à Cuba. Une sorte de divinité laïque, à laquelle il ne faut pas toucher.
Je m’approche d’elle pour lui expliquer pourquoi nous rions, je ne veux pas la laisser avec cette amertume, je lui dis qu’on peut me montrer un carnet où Martí prenait des notes pour voir son écriture, on peut me montrer le mobilier de son bureau pour connaître ses conditions de vie, voire même l’un de ses costumes pour me donner une idée de la mode de son époque : mais pas une table quelconque sur laquelle il aurait mangé une fois en vitesse ! Je lui dis l’absurdité de cette présentation, le fétichisme qu’elle traduit. En vain.
Martí et Cuba… Martí dont la tête de plâtre blanc (oui, juste la tête) est reproduite à l’infini devant tous les bâtiments publics de Cuba, parfois inclinée, pensive, mais la plupart du temps indifférente, son front haut et dégarni, sa moustache pyramidale et son visage si fin. Je me souviens de ce petit enfant qui en voyant un jour chez une amie un petit buste en plâtre de Karl Marx, avec sa barbe fournie, s’est écrié « Martí ! », sans doute confondu par la couleur blanche de la sculpture…
Je me souviens des citations de Martí dans l’annuaire téléphonique, il y a quelques années, placées là comme les publicités dans d’autres pays ; les mêmes citations qui s’étalent sur les murs, en grosses lettres bleues ou rouges, les «tranchées d’idées qui valent mieux que», les «être cultivé est la seule façon de», les «honorer honore», et tant d’autres.
Je pense à Radio Martí, lancée par les Etats-Unis pour envahir les ondes cubaines, et que les autorités ici désignent du bout des lèvres comme « la mal nommée Radio Martí », comme si son nom était pire que son contenu à leurs yeux.
Et je me souviens de cette histoire racontée par l’humoriste Virulo, et reprise régulièrement par le trovador Frank Delgado : « Dans l’école primaire "28 de enero" —date de naissance de Martí—, on demande aux enfants de préparer un petit spectacle pour honorer dignement la naissance de l’Apôtre. Les enfants décident de reprendre en conga le triste poème «La Niña de Guatemala» : tout se passe bien, jusqu’à la fin du poème… «On dit qu’elle est morte de froid, moi je sais qu’elle est morte d’amour». Mais voilà que les enfants tirent leur conclusion, rythmiquement valide et factuellement véridique: «¿Y quién la mató? ¡La mató Martí! » (Et qui l'a tué ? Martí l'a tué !). Patatras.
23 novembre 2006
trois petits hommes
L’autre jour, ma petite voisine du dessous s’ennuyait comme un rat mort. Elle venait frapper à ma porte toutes les cinq minutes, me demandant si je n’avais pas des revues pour elle. Mais les seules revues que j’ai sont en français, et elle n’est pas vraiment attirée par les livres en espagnol que je pourrais lui prêter.
Heureusement, j’avais sous la main une boîte de peinture rudimentaire achetée dans un de ces magasins « Tout pour un dollar » (enfin, peso convertible maintenant) qu’on trouve dans le centre commercial Carlos Tercero.
Son visage s’illumine, elle file chez elle, déniche plusieurs bouts de contreplaqué, et se met à l’ouvrage avec enthousiasme.
Dix minutes plus tard à peine, elle refrappe à ma porte : elle a dessiné un désert, le soleil, quelques cactus, un chameau hiératique, et trois bonshommes. Je la félicite et mets le bout de bois à sécher au soleil.
Dix minutes plus tard, la revoilà à ma porte, cette fois avec un autre tableau représentant la mer, un gros bateau, le drapeau français (c’est elle qui a insisté) et trois bonshommes. Nouvelles félicitations. Mais déjà son inspiration commence à faiblir, elle me demande ce qu’elle pourrait peindre maintenant, je lui suggère de représenter La Havane.
Et pas plus de dix minutes plus tard, la revoilà devant ma porte, avec un très beau tableau du Malecón vu de la mer, les immeubles au fond, les vagues au premier plan, et trois bonshommes sur le parapet. J’aime vraiment beaucoup celui-là, son bleu profond, ces ocres, sa structure.

Un peu intriguée quand même, je finis par lui demander qui sont ces trois bonshommes qu’elle dessine systématiquement : « —Ce sont tes frères et sœurs ? » « —Ben non, c’est un p’tit blanc, un p’tit métisse, et un p’tit noir » me répond-elle un peu surprise. Effectivement, il y en a un qui est peint de blanc, l’autre de noir, et le troisième de marron.
Ca lui paraît tellement évident, cette façon de représenter une foule, que ce soit sur un bateau français, dans un désert indéterminé, ou sur le Malecón habanero.
Et c’est vrai que Cuba est le seul pays où j’ai vécu où j’oublie presque toujours la couleur de la peau des personnes avec qui j’ai parlé quelques minutes plus tôt, tout simplement parce que ce n’est plus un trait distinctif pertinent que de se souvenir que untel est blanc, ou que untel est noir.
Pourtant, tout n'est pas si simple; pour beaucoup de Cubains, le racisme et la discrimination reste quelque chose de quotidien, malgré le métissage presque total dans l’île. Et il y a ce geste si méprisant —se frotter brièvement l’avant-bras avec l’index, comme pour étaler une pommade— pour dire sans le dire que la personne dont on parle est noire…
Au milieu de ces contradictions, l'intuition de ma petite voisine m'a rassurée.
Heureusement, j’avais sous la main une boîte de peinture rudimentaire achetée dans un de ces magasins « Tout pour un dollar » (enfin, peso convertible maintenant) qu’on trouve dans le centre commercial Carlos Tercero.
Son visage s’illumine, elle file chez elle, déniche plusieurs bouts de contreplaqué, et se met à l’ouvrage avec enthousiasme.
Dix minutes plus tard à peine, elle refrappe à ma porte : elle a dessiné un désert, le soleil, quelques cactus, un chameau hiératique, et trois bonshommes. Je la félicite et mets le bout de bois à sécher au soleil.
Dix minutes plus tard, la revoilà à ma porte, cette fois avec un autre tableau représentant la mer, un gros bateau, le drapeau français (c’est elle qui a insisté) et trois bonshommes. Nouvelles félicitations. Mais déjà son inspiration commence à faiblir, elle me demande ce qu’elle pourrait peindre maintenant, je lui suggère de représenter La Havane.
Et pas plus de dix minutes plus tard, la revoilà devant ma porte, avec un très beau tableau du Malecón vu de la mer, les immeubles au fond, les vagues au premier plan, et trois bonshommes sur le parapet. J’aime vraiment beaucoup celui-là, son bleu profond, ces ocres, sa structure.

Un peu intriguée quand même, je finis par lui demander qui sont ces trois bonshommes qu’elle dessine systématiquement : « —Ce sont tes frères et sœurs ? » « —Ben non, c’est un p’tit blanc, un p’tit métisse, et un p’tit noir » me répond-elle un peu surprise. Effectivement, il y en a un qui est peint de blanc, l’autre de noir, et le troisième de marron.
Ca lui paraît tellement évident, cette façon de représenter une foule, que ce soit sur un bateau français, dans un désert indéterminé, ou sur le Malecón habanero.
Et c’est vrai que Cuba est le seul pays où j’ai vécu où j’oublie presque toujours la couleur de la peau des personnes avec qui j’ai parlé quelques minutes plus tôt, tout simplement parce que ce n’est plus un trait distinctif pertinent que de se souvenir que untel est blanc, ou que untel est noir.
Pourtant, tout n'est pas si simple; pour beaucoup de Cubains, le racisme et la discrimination reste quelque chose de quotidien, malgré le métissage presque total dans l’île. Et il y a ce geste si méprisant —se frotter brièvement l’avant-bras avec l’index, comme pour étaler une pommade— pour dire sans le dire que la personne dont on parle est noire…
Au milieu de ces contradictions, l'intuition de ma petite voisine m'a rassurée.
04 novembre 2006
mafieux
L’autre jour, près du Malecón, j’ai vu Al Capone et Jack Gusik, les deux plus grands mafieux de Chicago. Enfin, je les ai entendus plutôt : un ami qui écrit des radio-novelas m’a emmenée à l’enregistrement d’un épisode du prochain feuilleton de l’après-midi, « L’ennemi public numéro un ».
Dans l’édifice malmené de Radio Progreso, au 3e étage, trois studios austères enchaînent les enregistrement des radionovelas qui font le succès de la station.
Quand nous sommes entrés, les acteurs —cinq hommes dans la cinquantaine— répétaient l’épisode du jour assis autour d’une longue table rectangulaire, le réalisateur les interrompait par de petites exclamations, les pressant souvent d’aller plus vite, de donner plus de rythme à leur lecture.
Puis rapidement, l’enregistrement a commencé, les acteurs se sont levés vers les deux micros debout au milieu de la pièce, le bruiteur aux airs de Dersou Ouzala s’est assis dans son coin, avec tous ses accessoires à portée de main.
Et tout d’un coup, Al Capone a eu les cheveux poivre et sel, et l’air d’un bon père de famille, Jack Gusik a mené son club américain avec un fort accent cubain, et le narrateur, un peu à l'écart avec son micro à lui (un privilège), a sorti une voix d'outretombe aux effets très années 50.
Sur les notes délicieuses d’un vieux 33-T de jazz, le bruiteur a fait surgir une gare de trois coups de sifflets et quelques piétinements, et Al Capone a fait ses premiers pas dans le monde de la mafia.
Ca n'a pas duré bien longtemps, l'épisode s'est enregistré en une dizaine de minutes, puis tous les acteurs sont sortis pour enregistrer les autres feuilletons de la journée. Mais tout ça avait un charme tranquillement désuet, et j'avais l'impression d'être dans un chapitre de La Tante Julia et le scribouillard, de Vargas Llosa.
PPS Pour ceux qui veulent en savoir plus, je crois qu’on peut écouter les radionovelas de Radio Progreso sur leur site internet, mais il faut attendre la semaine prochaine pour suivre les aventures d'Al Capone.
Dans l’édifice malmené de Radio Progreso, au 3e étage, trois studios austères enchaînent les enregistrement des radionovelas qui font le succès de la station.
Quand nous sommes entrés, les acteurs —cinq hommes dans la cinquantaine— répétaient l’épisode du jour assis autour d’une longue table rectangulaire, le réalisateur les interrompait par de petites exclamations, les pressant souvent d’aller plus vite, de donner plus de rythme à leur lecture.
Puis rapidement, l’enregistrement a commencé, les acteurs se sont levés vers les deux micros debout au milieu de la pièce, le bruiteur aux airs de Dersou Ouzala s’est assis dans son coin, avec tous ses accessoires à portée de main.
Et tout d’un coup, Al Capone a eu les cheveux poivre et sel, et l’air d’un bon père de famille, Jack Gusik a mené son club américain avec un fort accent cubain, et le narrateur, un peu à l'écart avec son micro à lui (un privilège), a sorti une voix d'outretombe aux effets très années 50.
Sur les notes délicieuses d’un vieux 33-T de jazz, le bruiteur a fait surgir une gare de trois coups de sifflets et quelques piétinements, et Al Capone a fait ses premiers pas dans le monde de la mafia.
Ca n'a pas duré bien longtemps, l'épisode s'est enregistré en une dizaine de minutes, puis tous les acteurs sont sortis pour enregistrer les autres feuilletons de la journée. Mais tout ça avait un charme tranquillement désuet, et j'avais l'impression d'être dans un chapitre de La Tante Julia et le scribouillard, de Vargas Llosa.
PPS Pour ceux qui veulent en savoir plus, je crois qu’on peut écouter les radionovelas de Radio Progreso sur leur site internet, mais il faut attendre la semaine prochaine pour suivre les aventures d'Al Capone.
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