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11 mai 2009

prendre le bus à La Havane

Un ami me raconte un trajet matinal, il y a quelques années, dans un de ces camellos maintenant disparus : le M4 — celui, vert salade, qui faisait tout le sud de La Havane — arrive, plein comme un œuf.
Il parvient à monter de justesse, sur les escaliers de l’entrée, s'accrochant aux barres latérales. 
Devant lui, une femme, à la poitrine plus que généreuse, «violente» dit-il. Elle est en haut des marches, face à lui, ses deux enfants à ses côtés. 
Mais voilà que les portes se ferment brusquement derrière cet ami, et il se retrouve projeté le nez dans les seins de la femme, littéralement. Confus, il lève les yeux pour lui expliquer que ce n’est pas volontaire, qu'il ne l'a pas fait exprès. La femme le rassure avec indifférence : «No te preocupes, no pasa nada…» lui dit-elle («T'inquiète pas, c'est rien»). Et le trajet se passe, entre les seins imposants de cette voisine, impossible de bouger, de tourner la tête, de se dégager. Autour d'eux, les autres passagers comme des mômes, «dándome chucho», enchaînant blague sur blague, pendant plus d’une demi-heure. 
Il en rit encore.

29 avril 2009

"vous y étiez tous"

Ils fêtent ensemble les dix ans passés depuis leur entrée à l’ISA, l'école d'art installée dans l'ancien Country club de La Havane. Certains sont devenus des acteurs connus, d’autres ont un succès d’estime, d’autres tâtonnent encore, les aléas du chemin.
Ils sont une vingtaine, filles, garçons, quelques bébés aussi. La plupart sont venus seuls, quelques uns ont amenés leur novios, qui ne savent pas trop où se mettre tellement l'intimité entre la génération-ISA est forte. 
Des vieux albums photos circulent. Sur la table, trois bouteilles de rhum, deux de crema de vie, une de whisky en poudre.
Après quelques heures de descarga et de retrouvailles, tout le monde s’assoit autour d’un ordinateur portable, sur lequel une fille lit à haute voix les lettres-mails envoyées par ceux qui sont loin — et ils sont nombreux.
Tous parlent de cet éloignement, on sent poindre le gorrión. 
Certains évoquent leurs souvenirs de jeunesse, quand ils n’avaient pas 20 ans, et commençaient leurs études de théâtre à l’ISA.
Beaucoup d’anecdotes, un peu d’hystérie, une fille écrit depuis Londres, et rajoute des "jejejeje" à chaque bout de phrase. Dans le salon, tout le monde rit frénétiquement.
Une prof leur écrit depuis la yuma, où elle vit maintenant. Elle parle des séparations «espantosas» avec la moitié de sa génération et les trois-quarts de sa famille, en d’autres temps, et apprécie le mail qui lui permet de leur écrire.
Elle raconte comment cette promotion, «aux yeux grands ouverts», lui a redonné goût (à l’enseignement ? au théâtre ?).
Une autre écrit qu'ils lui manquent, et qu'elle vient de se masturber en pensant à eux, «je ne me souviens plus de l’image qui m’est venue au moment de l’orgasme, mais je sais que vous y étiez tous». Et ils hurlent de rire en faisant de gros yeux, ils parlent d’orgie, de sensorama, «mesdames et messieurs, ceux qui ont besoin d’une petite toilette peuvent passer au lavabo, on accepte aussi les enfants, pourquoi pas un animal de compagnie…», jejeje.
Et la fête continue, avec d'autres rires, d'autres danses, jusque tard dans la nuit.

18 avril 2009

souvenir d'une rencontre


Au parqueo de vélos de Línea y Paseo, un homme, la quarantaine, le regard fixe, m’accueille en me donnant la bénédiction de la Caridad del Cobre.
Je pense à un piropo nouveau ; mais le type insiste, me dit de prendre soin de moi, de faire attention à un prochain voyage, me parle d’une femme trigueña proche de moi qui souhaite que j’ai un accident, me demande quel mois je suis née, me dit de faire attention à vélo, me demande si j’ai eu plus de deux novios dans ma vie, me demande si j’ai de la stabilité en amour, quel âge j’ai, ai-je des enfants, il va m’offir quelque chose, est-que j’ai mes règles en ce moment, donne-moi la main droite, me glisse une graine dans la main, est-ce mon vélo, je dois l’attacher avec une petite sacoche noire et rouge au guidon de mon vélo, et la serrer fort quand ça va mal, qu’est-ce que j’ai autour du cou, donne-moi ce que tu veux en échange.
Comme je lui dis que je ne lui donnerai rien, il me reprend la graine et s’éloigne, vexé.

27 février 2009

un ovni russe à Holguín

On était allés à Holguín pour les Romerías de mai. Pendant quelques jours, la ville orientale devient une grande fête, des concerts toute la nuit à tous les coins de rue, un régal qui change de la morosité du Havana by night.
La traversée de l'île avait été longue, mais la voiture avait tenu.
Sur le chemin, on avait croisé un caméléon du côté de Jagüey, on avait traversé à pied le magnifique pont de Sancti Spiritus, on avait dépassé Ciego de Avila sans presque s'en rendre compte, on avait acheté du casabe au marché de Camagüey, et puis finalement on était arrivé tout au bout, à Holguín, la "ville des parcs" selon la terminologie nationale (chaque ville a son surnom, Matanzas, la ville des ponts, Baracoa, la ville première, Cienfuegos, "ah, une ville très propre" disent les Cubains unanimement).
Bref, à Holguín donc, sur la route qui longe le stade de base-ball, un peu en dehors du centre-ville, on avait vu ça :



"Perekhod", en russe, ça veut dire traversée, couloir souterrain.
Moscou en est rempli, ça permet de se déplacer sous les immenses avenues de la capitale russe, surtout en hiver, quand la neige glace les trottoirs et que les freins des voitures sont aléatoires. C'est plus sûr que de tenter la traversée en surface. C'est très utile, quoi.
Mais ici, à Holguín, comment dire... la neige n'est pas fréquente, et la carretera sous laquelle se glisse ce perekhod monumental mesure à peu près cinq mètres de large. Les deux rampes d'accès au couloir, de chaque côté de la route, sont plus longues que la traversée elle-même : y eso ?
Et ces dorures, cet alphabet cyrillique, ces globes lumineux...
J'en ai ramené une photo pour mes amis "eau tiède" (à moitié cubains, à moitié russes), qui ont bien ri à La Havane. Mais ça reste un mystère : on ne sait toujours pas comment ce perekhod a atterri à Holguín. Il doit y avoir une raison, mais laquelle ?

27 janvier 2009

appel d'air

C’était le jour d'une grande marche, une des premières pour moi. Ce devait être début mai, en 2004.
En moins de trois jours, les autorités ont décrété qu’un million de personnes allaient défiler sur le Malecón. Así de sencillo.
Je suis aux premières loges puisque la casa particular où j’habite à ce moment-là donne sur une des rues utilisées comme parqueo. Devant ma fenêtre, pendant toute la nuit, j’entends les bus qui arrivent au pas, remplis, se garent les uns derrière les autres, et envahissent le quartier.



C’est même un peu effrayant, de voir ces rues qui se bouchent les unes après les autres, files ininterrompues de bus de toutes sortes, vacarme incessant. Toute la nuit.
Sur le Malecón, dès 7h du matin, des affiches absurdes remplies de croix gammées, des gamins de quelques années qui hurlent dans des micros que l’impérialisme ne passera pas, et une foule qui se presse de défiler, l'obéissance pour conviction, un petit drapeau de papier à la main.
L’impression décourageante d’avoir face à soi des gens qui ont renoncé à réfléchir, qui ont remis leur capacité de jugement, d’interrogation, de responsabilité à d'autres, à plus tard.
Cette courte matinée (la marche elle-même se termine vers onze heures du matin, et hop, tout le monde à la maison pour profiter du jour férié improvisé) me déprime : voir de près les mécanismes de mobilisation, et ce qu’ils supposent d’abdication, de docilité laisse un goût amer, qui n’a pas grand-chose à voir avec l'image impressionante d’une foule-fleuve vue d’hélicoptère, qui passe et repasse à la télévision toute la journée.

En fin d’après-midi, des amis m’appellent. Ils me proposent de les rejoindre à une peña, un concert, dans « el hueco » (le trou), un petit amphitéâtre à l'air libre au coin de G y 19 (ou 21, j'ai un doute). « C’est un trovador, un type chouette, tu vas voir ».
Sur le chemin, je me souviens des flamboyants couverts de fleurs, j’en ramasse quelques unes, délicates, orange vif, une beauté. Sur place, le lieu est étonnant, charmant, une espèce de large trou en contrebas des rues, abrité par de gigantesques ficus. Tous les gradins de béton sont remplis, et sur la petite scène s’installe un homme barbu, rond, souriant, la cinquantaine. Pedro Luís Ferrer.


(Image reprise du blog de Pedro Luís Ferrer. 
Quant à moi, je suis au 4e rang vers le milieu, jajaja...)

Il commence à parler, à plaisanter, raconte de petites histoires aux morales malicieuses, parle de la marche du matin avec humour et détachement. Je suis sidérée. Ça fait tellement de bien, un peu de second degré, c'est comme un appel d'air, une brèche dans une mise en scène qui voudrait monopoliser tout l'espace.
Puis il chante quelques chansons reprises en chœur par le public. Sa voix est magnifique, puissante. Des passants regardent depuis la rue. Il y a une atmosphère joyeuse, libre. Ca fait quelques semaines que je suis là, et pour la première fois, je ressens une forme de spontanéité en public. «Ciento por ciento cubano», et le public exulte.


A la fin du concert, mes amis m’entraînent avec eux, poursuivre la fête chez Pedro Luís, qu’ils connaissent. Jusque tard dans la nuit, sur son perron, plusieurs trovadores improvisent, il y a toujours cette légèreté dans l’air, une chispa qui fait un bien fou.
La peña de Pedro Luís, qui devait être mensuelle, a été suspendue après le deuxième numéro seulement. Il a donné ensuite quelques concerts à La casona, dans la peña organisée par l’acteur Renecito de la Cruz, les dimanche soir — avant que celle-ci ne soit victime de son succès et plus ou moins fermée.
Dans les années qui ont suivi, j’ai souvent revu Pedro Luís, j’ai passé de belles après-midi d’asado dans sa maison pleine d’amis, de chants, d’enfants, jusqu’à ce qu’il finisse par partir à moitié, s’installer en Espagne, et revenir quelques mois par-ci par-là.
Une de mes dernières soirées à Cuba, j’ai eu la chance de le voir dans la grande salle de l’Amadeo Roldan. C'était plein à craquer, même si le concert n’avait pas été annoncé publiquement. Quand il est entré, il a pris sa guitare à la main, s’est installé, a regardé lentement le public, en souriant : «Ca fait plaisir, ça fait longtemps que l’on ne s’était pas vu»


Tout le monde a applaudi, puis plus tard, tout le monde a retenu son souffle quand il s’est mis à chanter la chanson de l’abuelo Paco à la fin du concert : "Grand-père a construit cette maison, et bien que nous l'habitions tous, avec les sacrifices que cela signifie d'en prendre soin, pour bouger la moindre chose, il faut lui demander l'autorisation; si grand-père n'est pas d'accord, rien ne change dans la maison..."



(La vidéo date d'une marche organisée en janvier 2006. Les enregistrements sonores sont du concert de l'Amadeo Roldan, février 2007)

18 janvier 2009

la peña de la tortue

J’ai quitté Cuba parce que j’étais lasse de l’atmosphère schizophrène qui y règne, parce qu’après plusieurs années de vie, je n’avais pas envie de faire ma vie là-bas, parce que souvent je me sentais étouffée, enlisée, et que cette sensation a fini par être plus forte que le plaisir d’y vivre entourée d’une tribu cálida.
Trois ans plus tôt, j’étais arrivée à La Havane avec un aller simple et l’adresse d’une casa particular où poser mes deux sacs les premiers jours. C’est tout. Je ne savais pas si je resterais quelques mois ou quelques années. Je ne connaissais personne dans l’île, mais j’étais pleine de curiosité (j'exagère un peu, j'avais gardé un ami de mon premier voyage dans l'île en 1995, et le fait qu'il vienne m'accueillir à l'aéroport à mon arrivée m'a fait un bien fou).
Très vite, mes andanzas cubaines m’ont menée de hasards en rencontres, de concerts en peñas, de fêtes en discussions. J’ai eu la chance de rencontrer tôt des gens exceptionnels, même si je n’en avais qu’à moitié conscience à ce moment-là.
Il y a quelques semaines, j’ai lu un article mis en ligne sur Penúltimos Días. Il y était question des « nouveaux rebelles ». Et je me suis rendue compte que je les connaissais presque tous, des amis proches, et qu’au-delà de positions politiques des uns et des autres, c’est justement leur révolte, leur liberté, leur énergie qui avaient accompagné ma découverte de Cuba, et l’avaient rendu si riche.
J’étais arrivée à un moment plutôt morose de l’histoire cubaine, la fin d’un projet politique, son délitement en tout cas. Mais ce qui nous lie à un pays, ce n’est pas une image abstraite, c’est au contraire très incarné, ce sont les amis qu’on y a, les rencontres qui nous marquent, parfois aussi les morts qu’on y enterre.
Le temps a passé depuis mon départ, mais je suis toujours avec attention ce qui se passe là-bas, et mes souvenirs restent très présents. Et puisque fragments d’île est là, pourquoi ne pas continuer à les partager ?
Alors, si la paresse ne me vainc pas, je vous présenterai quelques amis. Je vous ai déjà parlé de Yoani et de Reinaldo, bientôt vous rencontrerez aussi Pedro Luís, Ray, Gorki, Ciro, Amaury, Luis Eligio, David, Arturo, Jacqueline, Irina, Pedro, Frank, Erick, Mayito, el Maja, el Profe et bien d’autres…

05 avril 2007

badinage

Le feu vient de passer au rouge, je m'arrête. Devant moi un vieux side-car soviétique, un homme au volant, un autre assis dans le «panier».
Il fait chaud, nous sommes en milieu d’après-midi, comme d'habitude une file de femmes plus ou moins jeunes attend sur le côté, et se précipite vers les véhicules à peine arrêtés —les auto-stoppeuses.
Une femme d'une cinquantaine d'années se dirige vers la première voiture de la file, sans succès. Elle s’approche alors du conducteur du side-car, lui demande probablement s’il va dans sa direction; je ne sais pas ce qu’il lui répond mais elle éclate de rire, relève un peu sa jupe et s’assied en amazone derrière lui.
A côté, l’homme dans le panier du side-car lui lance un mot, elle se retourne vers lui, se penche, lui murmure quelque chose à l’oreille, maintenant c’est à son tour à lui de rire.
En quelques minutes, le temps d’un feu rouge, ces trois-là, parfaits inconnus, se sont inventés une connivence, une proximité, ils rejouent une fois de plus le plaisir de la rencontre et de la séduction sous les tropiques.
Un chercheur cubain avait consacré toute une étude au "choteo" insulaire, entre badinage et moquerie. Selon lui, c'était un des traits caractéristiques de ses compatriotes.
Cette familiarité à portée de main, qui ne dure que le temps d’un trajet, d’une attente devant un magasin, qui tisse le temps qui passe, c’est peut-être l’une des choses les plus surprenantes pour un étranger, les plus fascinantes aussi.
Une vie au jour le jour, où le lendemain n’existe que vaguement, de façon diffuse, où l’heure qui vient, la minute qui vient, comprend tous les possibles.

27 mars 2007

vents de carême

Depuis plusieurs jours déjà, il fait une chaleur écrasante, un soleil implacable le jour, et la nuit tombée, la ville est balayée sans répit de vents tourmentés. Les Cubains les appellent "los vientos de cuaresma", les vents de carême, qui viennent du sud et qui rendent fous. Leonardo Padura a intitulé comme ça l’une des quatre saisons de son flic Mario Conde.
Mais les Cubains ne sont pas fous, ils souffrent tous de Nazaré, un méchant virus.
Nazaré ? C’était le nom d’un des personnages de la télénovela brésilienne qui vient de se terminer : une femme méchante, méchante, ouh lala, comme elle était méchante.
Du coup, c’est devenu un nom commun, un cliché, les Cubains l’utilisent pour tout ce qui est mauvais : cette grippe qui ne guérit pas, une femme infidèle, une mauvaise personne…

30 janvier 2007

après-midi d'anniversaire

Invitée par hasard à l’anniversaire de la petite-fille d’un des premiers présidents cubains, du début du XXe siècle —une "petite-fille" qui fêtait donc ses quatre-vingt et quelques années…
Ce fut comme entrer dans une autre Cuba, une Cuba aristocratique, de cette aristocratie du sucre qui a régné ici pendant des siècles (et je pensais aux Survivants, le film ironique de Titón).
Dans le patio intérieur et soigné d’une belle maison basse, à l’ombre de deux palmiers mollement bercés par le vent, toute une société de vieilles dames s’est réunie au fil de l’après-midi.
A priori, les ingrédients étaient les mêmes que pour n’importe quel anniversaire cubain: des verres en plastique blanc avec au choix du coca ou un liquide orange indéterminé, puis la traditionnelle assiette qui réunit dans un côte à côte improbable une friture salée, un chausson à la goyave, un peu de salade de pâtes à la mayonnaise et une part de gâteau bleu ou rose (ah, le «cake azul»—prononcez kèkassoul— toute une institution ici…).
Tout le monde a repris en chœur «Felicidades en tu día, que lo pases con sana alegría, felicidades, etc…», elle a soufflé une bougie. Bref, tout était habituel, et pourtant.
Leurs manières, leur façon de s’habiller, de s’exprimer : à quoi cela tient-il? Où se loge la trace d'une éducation et d'un héritage? Dans un regard sûr de lui et de sa présence au monde? Dans un dos plus raide, une nuque plus droite? Dans des sujets de conversation que l’on ne converse pas? Dans d'autres qui sont eux inattendus et pour le coup très cubains (ah, ces commérages en cheveux gris sur le sex appeal du nouveau président équatorien, Rafael Correa, «tu as vu comme il est beau garçon? » «oh, oui, et il est grand!» «écoute, même s’il est capitaliste, moi il me plaît bien…» «mais tu crois qu’il est marié?» «je ne sais pas, on ne les voit jamais, leurs femmes…» «…oui, c’est comme Chavez, on ne connaît pas sa femme.» «bah, ils font tous comme celui d’ici, dont on ne sait rien» «non, c’est pas vrai, un jour à la télévision ici, ils ont montré Chavez avec sa femme» «oui, c’est vrai, je me souviens, quand il est venu en 94»… et ainsi de suite. )
Ces quelques heures ont été comme un voyage dépaysant, témoignage d'une Cuba caduque, vilipendée, mais qui a existé, une high class oisive, rentière, sûre d'elle et très riche — certes, la richesse en moins désormais.
Dans l’île que je connais, cette classe-là n’a plus sa place, elle a été remplacée dans la hiérarchie sociale par l’élite bureaucratique ou militaire, ou par les nouveaux riches de la période spéciale, de vrais pirates.
Il y a de nombreuses classes sociales à Cuba, malgré l'obsession d’égalitarisme de Fidel Castro. Et si pendant trente ans, les écarts ont été réellement réduits, ils ont depuis largement repris leur position : certains Cubains gagnent vraiment beaucoup d'argent, d'autres vraiment trop peu. Comme dans beaucoup d'autres pays, me direz-vous. Exactement.

19 janvier 2007

j’aime bien tes yeux, mais…

Les compliments cubains, c’est quelque chose d’inénarrable, de désarmant.
Hier, un parqueador que je vois pour la première fois me regarde avec intensité, réfléchit un instant, puis susurre sa phrase de séducteur maladroit : «J’aime bien tes yeux». Un temps. «Mais j’aime pas tes dents».
Je suis pressée, déjà loin, mais je ne peux pas m’empêcher d’éclater de rire face à cette sincérité presque maniaque, ce compliment tourné comme une douche froide.
Ici, il faut s’attendre à tout : chaque jour amène son lot de surprises. C’est un des avantages de vivre à Cuba : l’inventivité de ces petites phrases sans lendemain qu’on entend sur son passage.
Cela va du «Gracias» jeté sans rien de plus avec un sourire complimenteur, au «Si tu veux, on se marie» proposé par un octogénaire assis sur le pas de sa porte, qui peut se décliner en «Toute la vie avec toi !» lancé depuis l’autre côté de la rue que l’on vient de traverser.
Les Cubains sont des acteurs, qui mettent leur vie en scène : la moindre rencontre est comme une retrouvaille inespérée (et l’on se prend dans les bras, on se serre, on se cajole, on ne s’est pas vu depuis… depuis la veille au moins), le moindre piropo est le prétexte à une déclaration enflammée (l’autre jour, je croise un type dans la rue, je le sens se retourner sur mon passage puis je l’entends dire comme pour lui « ¡ Que Dios bendiga esos ojos ! »).
Pour les piropos, les hommes cubains ont quelque chose d’ingénu, d’enfantin, de systématique: croiser une femme, quelle qu’elle soit, s’accompagne toujours d’un torticolis. Ils sont comme des enfants qui voient passer un sac de bonbons, l’envie est trop forte, irrépressible, ils se retournent sur son passage.
Marcher derrière un homme dans la rue, c'est comme entrer dans un sketch en boucle : cette façon de se retourner sur chaque passante, en accompagnant son regard d’un sifflement, d’un piropo, d’une exclamation, et de dévisager lentement le corps qui s’éloigne, avec minutie…
Jeunes, vieux, policiers, militaires, paresseux, pressés, tous le font : irrépressible je vous dis.
Ca semble lourd, c’est surtout ludique je dirais. Je sais que beaucoup ne seront pas d'accord, mais il se trouve qu'ici, je n’ai jamais entendu ces piropos s'accompagner d'insultes ou de menaces… au contraire, cela fait plus penser à des joueurs, dans un jeu qui se joue à deux —avec plus ou moins de finesse.

Piropo : compliment à la cubaine

PS : je me souviens d’un billet écrit par Est/Ouest sur les différentes façons de regarder. En la lisant, je m'étais rendue compte que ces piropos cubains qui parfois deviennent agaçants, énervants, lassants par leur côté systématique, ne sont en tout cas jamais insultants. Et c'est une grande différence.

08 janvier 2007

home, sweet home

Vous ne connaîtrez jamais, je pense, le plaisir et la douleur d’être réveillé le dimanche matin à 8h30 par des inspecteurs de la santé publique, qui hurlent votre nom et frappent sur votre grille jusqu’à ce que vous ouvriez la porte.
Dans mon quartier, leurs contrôles ont lieu le dimanche matin. Tous les dimanches matin.
Il n’y a pas d’échappatoire, la non-coopération peut même dans des cas extrêmes entraîner des amendes élevées et une multiplication des contrôles : il est illégal de faire l’endormi –même si l’on est vraiment endormi.
Il est donc 8h30 du matin, ce dimanche, le jeune inspecteur avec son t-shirt rouge de rigueur demande l’adresse exacte de la maison, s’il y a un réservoir d’eau (oui), où se trouve-t-il (sur le toit), y a-t-il une citerne (oui).
C’est tout. Il griffonne au crayon à papier les réponses sur une feuille, les mêmes réponses que dimanche prochain un autre griffonnera, aux mêmes questions sans intérêt, qui pourraient être notées une fois pour toutes dans une banque de données, afin d’éviter de réveiller les braves citoyens à potron-minet un dimanche.
Un voisin (car l’opération de contrôle a lieu dans tout le quartier), les yeux encore embués de sommeil, râle : « Dimanche prochain, venez donc plutôt à 7h du matin, s’il vous plaît. Ca me ferait tellement plaisir… ».
Un peu gêné, l’inspecteur marmonne que lui aussi est fatigué, qu’il a regardé les trois films du samedi soir, sur la première chaîne, et que le dernier s’est terminé à 3h du matin.
Les habitants râlent, les inspecteurs râlent, tous sont d’accord pour dire que le dimanche matin pourrait être réservé à la tranquillité et au repos.
Mais il y a un côté Shadok à Cuba, et de la même façon que les Shadoks pompaient, les Cubains contrôlent —mais contrôlent quoi ? je ne peux pas m’empêcher d’être surprise par la teneur des questions, c’est un contrôle sans contrôle, totalement inutile sous cette forme.
Sensation désagréable que la vie privée n’existe pas aux yeux des institutions, week-end et semaine se confondent devant les décisions de l’Etat, le domicile n’est pas un lieu intime et inviolable : chaque semaine, plusieurs personnes que je ne connais pas rentrent chez moi, fumigateurs, inspecteurs… je n’ai pas le droit de refuser, je dois laisser rentrer ces inconnus, ils voient tout dans ma maison.
Sans vouloir céder à la parano ambiante qui dit que les cambriolages se sont multipliés depuis que les fumigations sont hebdomadaires (il y a beaucoup de suspicion contre les fumigateurs volontaires), je voudrais juste pouvoir me sentir vraiment chez moi parfois.

01 janvier 2007

purifications



La journée a été tranquille, le fond de l’air est tiède, quelques gros nuages blancs ont voilé le soleil, il va peut-être pleuvoir cette nuit. Mais tout ça ne m’empêchera pas, quand sonneront les douze coups de minuit, d’aller jeter mon seau d’eau par la fenêtre, avec tout le monde. Il faut accueillir la nouvelle année comme il se doit.
L’autre jour, ma tortue qui d’habitude ne sort pas de son canapé d’adoption a fait le tour de la maison. C’est bon signe : elle a ramassé tout le mal qui traînait.
Entre tout ça, si je n’ai pas une belle année devant moi…

J'espère que votre tortue a fait de même (je ne sais pas si ça marche aussi avec les chats ou les chiens, mais il doit y avoir moyen de s'arranger). Je vous souhaite quand même une belle année 2007.

27 novembre 2006

des t-shirts de toutes les couleurs

Ca y est, il fait froid. Non, vraiment, il fait froid. Les températures descendent au-dessous de 9° la nuit. Ca paraît pas si terrible, à l’orée de décembre, mais si vous ajoutez le vent, l’humidité, les nuages, la pluie, l’absence de vitres et de chauffage, vous verrez, c’est vraiment froid.
Remarquez, je ne me plains pas : j’avais une envie de froid depuis huit mois… et puis il y autre chose : c’est le seul moment où on peut voir les chiens habillés partout dans la ville.
Au premier que j’avais vu, il y a quelques années, j’avais cru qu’il s’agissait d’une mauvaise blague des gamins du quartier. C’était un salchicha, un teckel, vêtu d’un vieux t-shirt rouge. Les mômes lui avaient joué un mauvais tour, les enfants s'amusent avec n'importe quoi…
Mais non, rapidement TOUS les chiens du quartier étaient apparus avec des t-shirts, de toutes les couleurs ! Et personne ne se retournait, surpris, sur leur passage.
Car nous sommes dans un pays de fous, ne l'oublions pas : ce ne sont pas les gamins qui font ça, c’est tout le monde qui ressort les vieux t-shirts pour les enfiler aux chiens.
Honnêtement, ça donne aux promenades une touche assez dépaysante, presque extraterrestre, même quand c'est juste pour aller au coin de la rue.

23 novembre 2006

trois petits hommes

L’autre jour, ma petite voisine du dessous s’ennuyait comme un rat mort. Elle venait frapper à ma porte toutes les cinq minutes, me demandant si je n’avais pas des revues pour elle. Mais les seules revues que j’ai sont en français, et elle n’est pas vraiment attirée par les livres en espagnol que je pourrais lui prêter.
Heureusement, j’avais sous la main une boîte de peinture rudimentaire achetée dans un de ces magasins « Tout pour un dollar » (enfin, peso convertible maintenant) qu’on trouve dans le centre commercial Carlos Tercero.
Son visage s’illumine, elle file chez elle, déniche plusieurs bouts de contreplaqué, et se met à l’ouvrage avec enthousiasme.
Dix minutes plus tard à peine, elle refrappe à ma porte : elle a dessiné un désert, le soleil, quelques cactus, un chameau hiératique, et trois bonshommes. Je la félicite et mets le bout de bois à sécher au soleil.
Dix minutes plus tard, la revoilà à ma porte, cette fois avec un autre tableau représentant la mer, un gros bateau, le drapeau français (c’est elle qui a insisté) et trois bonshommes. Nouvelles félicitations. Mais déjà son inspiration commence à faiblir, elle me demande ce qu’elle pourrait peindre maintenant, je lui suggère de représenter La Havane.
Et pas plus de dix minutes plus tard, la revoilà devant ma porte, avec un très beau tableau du Malecón vu de la mer, les immeubles au fond, les vagues au premier plan, et trois bonshommes sur le parapet. J’aime vraiment beaucoup celui-là, son bleu profond, ces ocres, sa structure.


Un peu intriguée quand même, je finis par lui demander qui sont ces trois bonshommes qu’elle dessine systématiquement : « —Ce sont tes frères et sœurs ? » « —Ben non, c’est un p’tit blanc, un p’tit métisse, et un p’tit noir » me répond-elle un peu surprise. Effectivement, il y en a un qui est peint de blanc, l’autre de noir, et le troisième de marron.
Ca lui paraît tellement évident, cette façon de représenter une foule, que ce soit sur un bateau français, dans un désert indéterminé, ou sur le Malecón habanero.
Et c’est vrai que Cuba est le seul pays où j’ai vécu où j’oublie presque toujours la couleur de la peau des personnes avec qui j’ai parlé quelques minutes plus tôt, tout simplement parce que ce n’est plus un trait distinctif pertinent que de se souvenir que untel est blanc, ou que untel est noir.
Pourtant, tout n'est pas si simple; pour beaucoup de Cubains, le racisme et la discrimination reste quelque chose de quotidien, malgré le métissage presque total dans l’île. Et il y a ce geste si méprisant —se frotter brièvement l’avant-bras avec l’index, comme pour étaler une pommade— pour dire sans le dire que la personne dont on parle est noire…
Au milieu de ces contradictions, l'intuition de ma petite voisine m'a rassurée.

26 octobre 2006

zapping

Voir débarquer Ulysse 31 en espagnol en fin d’après-midi sur la télévision cubaine me fait un peu le même effet que de trouver un grand choix de produits Leader Price dans le magasin "de luxe" Palco : comme un sentiment d’étrangeté, de téléscopage entre des univers presque contradictoires.

16 octobre 2006

accusés

Pharyngite aiguë. C’est ce que m’annonce la docteresse. Ca fait une semaine que je traîne ça, je ne dors plus, je tousse beaucoup, et en cela, je ressemble à la moitié des habitants de La Havane en ce moment. «Il y a comme un cadre clinique favorable à ce genre de symptômes ces derniers temps» me lâche-t-elle, en remplissant mon ordonnance.
Effectivement, sacrément favorable. Tout le monde ou presque y est passé ces dernières semaines. "Radio Bemba" (la rumeur) cherche l’explication.
La première accusée, c’est la dengue, même si officiellement elle n’existe pas : les autorités ont réussi le tour de force de ne pas prononcer une seule fois son nom au cours des deux derniers mois, tandis qu’elles multipliaient les campagnes de fumigation quotidiennes.
Un vrai exercice de style, que de diffuser à longueur de journée des spots télévisés qui parlent de « détruire l’ennemi (le moustique) pour protéger la famille », sans jamais nommer le danger. Un secret de polichinelle, d’ailleurs, puisque chacun peut compter autour de lui le nombre de personnes atteintes de la dengue, voisin, ami, collègue…
Il semble qu’il y en a eu beaucoup cet été, mais pas un mot officiel sur le sujet, ni sur le nombre de malades, ni sur le nombre de morts. Silence macabre sur ce qui semble avoir été une forte épidémie.
Autres accusées : les fumigations justement, qui à part tuer les moustiques auraient des effets désastreux sur les voies respiratoires des humains. Ces deux derniers mois, ça n’a pas arrêté : tous les jours il y avait des fumigations dans les maisons, dans les rues à la tombée de la nuit, par avions d’épandage à l’aube (un peu flippant d’ailleurs comme réveil, des avions en rase-mottes sur les toits de la ville)… Il paraît que c’est problématique pour les personnes allergiques.
Enfin, derniers accusés, un peu mystérieux : des virus inconnus dans l’île, venus avec les patients sud-américains de « l’opération Milagro », face auxquels les résistances immunitaires des Cubains seraient sans défense. Difficile de savoir si c’est possible, mais beaucoup de Cubains y croient. En tout, depuis deux ans, 300 000 patients sont venus se faire opérer sur l’île, sans quarantaine, venus de régions avec des maladies endémiques.
Ce doit être le caractère des îliens d’être méfiants de ce qui vient de l’extérieur : en 1981, face à une grande épidémie de dengue, Cuba avait accusé la CIA d’avoir introduit le virus sur l’île.
Bref, cette fois-ci, on ne sait pas d’où ça vient, mais on est nombreux à être sur le carreau à La Havane. C’est dommage : en ce moment, c’est la meilleure saison ici, entre chaleur douce et soleil tranquille.

29 septembre 2006

écran plat

J’étais tout à l’heure dans l’un de ces magasins où l’on trouve côte à côte machines à laver et cahiers d’écolier, gasinières et piles électriques, l’un de ces fameux magasins en devises auxquels on doit avoir recours pour se procurer l’immense majorité des produits manufacturés. Ils se ressemblent tous, ils offrent tous au même moment les mêmes produits —et les mêmes pénuries— avec peu de variations selon leur spécialité.
Sur l’une des étagères, il y avait cet immense téléviseur, avec un écran plat, démesuré. C’était le seul modèle en vente, pas d’autres options offertes. Je m’approche : il affiche un prix de 1200 dollars…
Je regarde bien à droite, à gauche, mais non, vraiment, pas d’autres choix : qui veut une télévision doit pouvoir s'offrir cette merveille. Seul souci : dans un pays où le salaire moyen est de 15 dollars par MOIS, je reste perplexe devant cette débauche. Inexplicable tout de même qu’il n’y ait pas en offre des télés moins spectaculaires, normales, à des prix plus décents, plus adaptés à la réalité cubaine, où de nombreux foyers utilisent encore les vieilles télés soviétiques des années 80, faute de mieux.
Décidément, le propriétaire de ce magasin ne prend pas en compte les clients auxquels il a affaire… mais, suis-je distraite ? Le propriétaire de ce magasin, comme de tous les magasins de l’île, c’est l’Etat cubain. Quant à la réalité cubaine, il la connaît bien, c’est aussi lui qui fixe le montant des salaires des cubains, dont il est le principal employeur.

26 septembre 2006

feux follets

C’était vendredi dernier. Il flottait dans l’air comme une odeur de brûlé. En remontant Paseo, j’ai vu dans un coin de rue un petit feu. Je n’ai pas fait immédiatement le rapprochement. Ce n’est que quelques rues plus loin, en voyant un deuxième feu, que je me suis souvenue que nous étions le 22 septembre. Et ce jour-là, à Cuba, les enfants des écoles primaires sont chargés de faire la garde dans les rues jusqu’à minuit.
Dans la mobilisation de tous, permanente, au service de la Patrie, il y a un soir pour les enfants. Pour eux, c’est une vraie fête : ils ont le droit de faire un feu de bois dans leur cuadra, ils viennent tous habillés avec leur uniforme rouge sombre de l’école et leur pañoleta de pionero autour du cou, et ils peuvent courir dans la rue à la nuit tombée. Non seulement ils peuvent, mais ils doivent : leurs parents ne peuvent pas leur dire non, c’est le pays qui l’exige.
Je m’approche d’un petit groupe, presque tous des garçons —les filles sont assises un peu plus loin, et discutent entre elles. Je ne vois pas d’adulte avec eux, ils s’amusent comme des fous, parcourent la rue à la recherche de la moindre chose à faire brûler, et reviennent à toute berzingue vers le feu en y lançant les morceaux de cartons ou de bois qu’ils ont trouvé sur leur passage.
—« Qu’est-ce que vous faites ? »
Un garçon fasciné par le feu me répond avec un sérieux d’adulte : « Nous montons la garde »
—« Mais je ne vois personne qui monte la garde ici : je vous vois tous jouant autour du feu ! »
Le garçon, d’une dizaine d’années, détourne ses yeux du feu, me regarde enfin et rit comme un enfant.
Un peu plus tard dans la nuit, quand il ne reste plus rien à brûler sur les trottoirs de la cuadra, et que tout ce petit monde est fatigué, les adultes sortent éteindre les brasiers abandonnés par les pioneros épuisés.
C’est un autre de ces rituels collectifs de la révolution, quelques jours avant celui du 28 septembre, anniversaire de la fondation des CDR. Je vous raconterai.

25 septembre 2006

petites bêtes

L’autre soir, en rentrant au milieu de la nuit, j’ai trouvé une chauve-souris chez moi. Elle voletait dans ma chambre, un peu perdue. Je n’en menais pas large non plus, je n’ai rien contre les chauves-souris, mais je m’imaginais mal dormir sous son radar. J’ai laissé la porte d’entrée ouverte, vu qu’à toutes les fenêtres il y a des grilles. Elle a fini par sortir, je ne sais pas comment.
Il y a souvent des bestioles chez moi, des lézards et des salamandres, qui mènent une guerre cruelle et bruyante aux nombreux cafards que je retrouve au matin décapités, jonchant le sol.
Malgré tout ça, les guides de voyage répètent qu’il n’y pas de bêtes venimeuses à Cuba, pas de scorpions, pas de serpents à sonnettes, pas d’araignées malfaisantes. C’est toujours plus rassurant, même si je connais quelqu’un qui me répond dans ces cas-là qu’il n’y a peut-être pas de bestioles dangereuses à Cuba, mais qu’il y a des CDR (comités de défense de la révolution), et que c’est pas mieux.

09 septembre 2006

normalité

Un ami me demande, comme une devinette : « Tu sais pourquoi les Américains ne pourront jamais en découdre avec Cuba ? C’est parce qu’ils ne peuvent pas nous comprendre, personne ne peut nous comprendre. Figure-toi que dans le quartier d’un ami à moi, les échanges de frigos * ont eu lieu à deux heures du matin. Il était chez lui, en train de dormir du sommeil du juste, quand au milieu de la nuit on a frappé à sa porte avec insistance ; il a ouvert, les camions étaient là.
— C’est pour changer votre frigo .
— Mais il est deux heures du matin…
— Oui oui, je sais.
Un point c’est tout, rien à discuter, on se lève au milieu de la nuit pour aller dans la cuisine expliquer entre deux baillements comment marche le nouveau frigo. Et c'est pareil dans tout le quartier.
Quelle est l’urgence ? Pues, no sé. Mais imagine tous les satellites américains braqués sur Cuba, qui voient un mouvement suspect de camions au milieu de la nuit : «Attention, mouvement de troupes dans la banlieue de La Havane !» Pas du tout : juste un échange de frigos. »
C’est vrai, difficile de comprendre quelle est la raison de cette heure impossible. Est-ce pour maintenir les gens sur le pied de guerre ? Disponibles jour et nuit pour de nouvelles batailles, qui peuvent être celle de la pomme de terre, celle contre le moustique, celle pour économiser l’énergie ? Dans son dernier livre, Leonardo Padura parle du « cansancio histórico », la fatigue historique de ses compatriotes : « A force de vivre en permanence dans l’exceptionnel, l’historique, le transcendental, les gens se lassent, et veulent la normalité».

* Organisés par l’Etat, ces échanges doivent rénover le parc des frigos, souvent obsolètes; en échange du vieux frigo américain des années 50 ou soviétique des années 70, les autorités vendent à crédit mais au prix fort un frigo neuf, chinois.