Parce qu'on a souvent de Cuba une image monolithique,
parce que beaucoup n'y voient qu'un concept,
une idée, un étendard — pour ou contre —,
voici ces quelques "fragments d'île",
pour vivre Cuba au quotidien.
Après les fragments d'île, voici les fragments de ville !
Mon Dictionnaire insolite de Berlin vient de paraître, dans la très jolie collection des éditions Cosmopole.
C’est une traversée subjective de la ville en 170 mots-clés : des
lieux, des personnes, des concepts, des œuvres…
Attention, ce n’est pas un guide pratique ; par contre, vous y trouverez
au fil du texte de nombreux conseils de lectures ou de films
à regarder, pour mieux découvrir Berlin, cette ville passionnante, vous verrez !
Pour les parisiens, une présentation des derniers
titres parus dans la collection des « Dictionnaires insolites » est
organisée :
le jeudi 11 juin 2015 à partir de 18h30
dans la librairie Voyageurs du monde
48 rue Sainte-Anne,
75002
En plus de Berlin, vous pourrez découvrir
Tahiti, Cuba (et oui !), Lisbonne, la Malaisie et le Sénégal.
Je serai ravie de vous y rencontrer !
A bientôt, bis später !
PS : et une chouette recension du livre dans le Géo Extra d'août 2015 :
La semaine dernière, les éditions de La Découverte ont publié mon premier livre, Cuba. Histoire, société, culture.
Le temps que j'ai passé dessus au cours des derniers semestres est inversement proportionnel à mon activité sur le blog, et c'est peu dire !
Ce livre fait partie de la très intéressante collection "Les guides de l'état du monde", lancée en 2007 : ni guide touristique, ni récit à la première personne, il s'agit du pari de rendre un pays familier au lecteur, dans toutes ses dimensions – historique, sociale, culturelle, mais aussi politique, économique, géographique, religieuse, démographique... Le tout dans un style qui ne soit pas académique, et cependant le plus précis possible.
Comme lectrice, j'ai eu beaucoup de plaisir à découvrir les quelques pays déjà publiés (Maroc, Egypte, Brésil, Inde, Australie, Espagne, Mexique et Thaïlande).
Je vous laisse ci-dessous un avant-goût, avec le sommaire. Et pour ceux qui voudraient feuilleter les premières pages de l'approche, c'est là.
1. « Un long lézard vert aux yeux de pierre et d’eau » L’Ouest, la « belle au bois dormant » - Le centre prospère - El Oriente, berceau des révolutions et Santiago, capitale oubliée - À la découverte de « l’intérieur » - D’une rive à l’autre : Miami, ville cubaine
2. « Havanité des havanités… » Quartiers d’histoire - Une capitale anachronique - Le Malecón, un banc sur la mer - La crise aiguë du logement, entre « barbecues » et « pose-toi là » - Sans transports, peu de banlieue
3. Couleurs cubaines L’anéantissement des Indiens taínos - L’esclavage le plus long - Cuba, terre promise pour les Espagnols - Les coolies, esclaves chinois et patriotes cubains - Le racisme en héritage - Cuba vieillit
4. De l’Amiral au Comandante, de Colomb à Castro La « clé du Golfe » - Sucre et tabac, personnages principaux de l’histoire cubaine - La dernière indépendance du continent… sous tutelle américaine - Coup d’État et guérillas : les violentes années 1950 - Fidel Castro, de l’avocat au guérillero
5. Une révolution plus grande que l’île La révolution nationaliste se transforme en enjeu de la Guerre froide - Alignement mouvementé avec l’URSS - « Si loin de Dieu, et si près des États-Unis ! » - L’internationalisme revendiqué
6. L’État omniprésent Une société quadrillée - Une économie hypercentralisée - L’État-providence, un paternalisme autoritaire - Le Parti est partout
7. Une « période spéciale » qui s’éternise Brutale récession - Une ouverture économique limitée - Les douleurs du dollar, l’impact de la crise et des réformes - Le fidélisme : le pouvoir d’un seul homme
8. Et après Fidel ? Une économie à bout de souffle - Les nouvelles voies du raulisme - Le pouvoir « vert olive » - Émergence d’une société civile
9. Entre lucha et choteo, Cuba au fil des jours Un demi-siècle de rationnement - L’humour comme arme de basse intensité - Sexe au pays du machisme-léninisme - « Tout le monde s’en va »
10. Un pays schizophrène ? Le monopole de l’information : le miroir déformé de la propagande - Un pays, deux monnaies - Militants « pratiquants mais pas croyants » : le triomphe de la double morale - Entre passé mythique et avenir radieux : l’art de l’attente
11. Opiums du peuple Les catholiques, majorité silencieuse - La renaissance des orishas - Protestantismes en pleine expansion - Les francs-maçons, premiers combattants de l’indépendance - Les rituels révolutionnaires
12. « Nous, la musique » Du son à la timba en passant par la salsa - La nueva trova, « bande originale de la révolution » - Rap, reggaetón, techno, nouvelles voix de la jeunesse
13. Culture et contre-cultures « Dans la révolution, tout ; contre la révolution, rien » - L’ICAIC, phare du nouveau cinéma latino-américain - Du « réalisme merveilleux » au « réalisme sale » - Arts plastiques et arts de la scène, l’insolence tolérée
Repères chronologiques
Bibliographie
Index
Bonne lecture !
Update :
Le plaisir de découvrir cette critique enthousiaste du livre la semaine dernière dans Le Monde :
C'est fou comme le temps court : on a le temps, rien ne presse, et soudain les circonstances changent, et les souvenirs deviennent comme caduques.
Il y a à peine dix jours, les Omni étaient à la maison, une semaine de folie, trois représentations dans la capitale, beaucoup de corre corre et de joie.
Puis on les a laissés au train qui les emmenaient à Barcelone, où les attendaient d'autres représentations. De là ils chercheraient le moyen de rester encore quelques semaines en Europe pour continuer à se produire partout où des amis pouvaient les accueillir et leur trouver des scènes (et en quinze ans d'existence et de création, ils ont des amis partout).
Mais tout s'est accéléré, impossible de prolonger le visa Schengen, retour à Cuba. Bon.
Et là, leur mail tout à l'heure sur mon écran, premières nouvelles depuis leur retour, mauvaises nouvelles...
A leur arrivée à l'aéroport de La Havane, tout leur a été confisqué : ordi, disque dur, appareils photos, les films de leurs présentations, leurs poèmes, leurs mails, tout est sous séquestre...
En ouvrant leurs valises, les douaniers ont trouvé dans leurs affaires des CD avec des documentaires, sur les Dames en blanc, sur les rappeursunderground. "Oooh, c'est du lourd !" a commenté une douanière en voyant ça.
Tout a été confisqué pour 30 jours, le temps pour la seguridad del estado de mener l'enquête. Mais quelle enquête ? Que s'agit-il de montrer ? Qu'ils pensent différemment ? Qu'ils sont libres en esprit et en action ? Est-ce vraiment à prouver ? Et après, quoi ?
Au même moment, j'apprends que Sonia, l'ex-femme de Reinaldo, a été menacée au Venezuela, où elle vit depuis le début des années 1990. Je l'avais rencontrée quand elle était revenue à Cuba pour la première – et seule – fois, en 2005 je crois, pour l'anniversaire de la fille qu'elle a eu avec Reinaldo. On avait fait la fête au 14e étage, chez Yoani et Reinaldo. Normal.
En janvier dernier, à Caracas où elle vit, à l'occasion d'un rendez-vous administratif, des policiers, dont un cubain, lui ont demandé pourquoi elle était allée chez Reinaldo, qui fréquentait la maison, quels opposants, etc. Comme elle leur répondait qu'elle n'en savait rien et que ça ne les regardait pas, un des gars l'a menacée : "Et bien, tu devrais faire attention dans les rues, avec toute l'insécurité qu'il y a au Venezuela..."
Elle est rentrée effrayée chez elle. Quelques temps plus tard, au consulat cubain où elle faisait les démarches pour aller à La Havane faire connaissance avec ses deux petites-filles, on lui a dit de revenir pour un rendez-vous avec le consul. Elle a préféré s'abstenir. Elle a quitté le Venezuela, depuis fin mars elle vit à Bogota, et se sent en danger.
Mécanique oppressante, dispositif menaçant, faire peur aux gens, où qu'ils soient, et affaiblir indirectement ceux qui sont réellement visés... qué feo... quelle laideur...
¡ Ñoooo ! Todavía no lo puedo creer !! C’était pas gagné, mais ça a marché : les OMNI vont débarquer (enfin, trois d'entre eux, le quatrième n'a pas eu le permis de sortie de l'île).
Pour les parisiens qui seraient curieux de voir en vivo les happenings déjantés et féconds des Omni – Zona Franca (dont je vous avais parlé là), ils seront à Paris cette semaine. Trois dates : Le samedi 15 mai à 18h, au squatt 59Rivoli (59 rue Rivoli, 75001 Paris ; métro Chatelet) Le mardi 18 mai à 20h, au Bab-Ilo (9 rue du Baigneur, 75018 Paris ; métro Jules Joffrin) Le mercredi 19 mai à 19h30, à La Pêche (16 rue Pépin, 93100 Montreuil ; métro Mairie de Montreuil) Profitez-en, je ne sais pas quand on aura la chance de les revoir par ici ! J'y serai les trois soirs. Nos vemos. Comme on dit dans l'île, "¡ a bailar y a gozar con la Sinfónica nacional !"
Je pense à Herns, à Atissou, à Vincenzo, eux je suis presque sûre qu'ils sont loin de là. Mais leurs familles, leurs amis, leurs voisins, tous les autres...
Comme au bon vieux temps ! Accueillir le premier janvier en lançant un seau d’eau par la fenêtre en compagnie des potes cubains : ça faisait longtemps que ça ne m'était pas arrivé, et finalement ça me manquait. Ce fut une très belle fête, un tourbillon, jusqu'à l'aube, chaleureux malgré les -10° dehors, avec en plus le cadeau inattendu d’y retrouver Patxi, dansant comme un cabri malgré son genou en mousse, entraîné là par l’ami au chapeau de paille.
Compétitions de rhums añejos cubazuéliens, danses et décadence, amigos queridos d'ici et d'ailleurs, l’année 2010 commençait bien, vraiment.
Et là, cinq jours plus tard, la disparition de Lhasa me laisse chancelante, vidée, triste. Envie d’entendre de nouvelles chansons d’elle, de la voir chanter sur scène (on la dit si menue et si intense), de continuer à la découvrir au fil du temps. Je ne l'imagine pas partie.
Dix ans que sa voix m’accompagne, ancrée dans ma vie, La Llorona qui passait en boucle à l’été 1999 sur la platine du salon familial, avec le Voisin et les amis chiliens récemment rencontrés, The Living road emmené à Berlin lors de retrouvailles avec l’Aigle, et ce dernier album que je ne connaissais pas et que je découvre seulement maintenant.
Je l'écoute, voix chaude qui m'enveloppe et me réchauffe, m'apaise, si familière.
Lu sur un blog québecois ce témoignage qui me rend sa disparition encore plus vive :
« Elle avait 23 ans. Moi aussi. Dans son petit appartement mal éclairé de la rue Clark, nous avions parlé de musique. De la sienne, de celle de Tom Waits, des tziganes et de Violeta Parra. Nous nous étions découvert un intérêt commun pour la poésie de Vladimir Vissotski. Elle souriait constamment d'un sourire mélancolique. Les lèvres serrées, secrètes. Son rire était profond, éclatant, comme sa voix riche, éthérée, incandescente. Ses silences étaient fréquents. Sages, réfléchis. Une vieille âme au regard mutin de jeune fille éternelle. Mystérieuse comme son passé. Diaphane. Sauvage. Je suis tombé sous le charme. Je le suis toujours resté.»
Pour ceux qui ne les connaissent pas encore, quelques liens pour écouter Violeta, bouleversante (Rún rún et Volver a los 17), et Vissotsky l'écorché (Plus rien ne va, en français, et en russe, ou encore celle-ci sur la rue de son enfance. Et toutes les autres aussi).
Et d'ailleurs, en pensant à Lhasa, cette chanson de Vissotsky, La fin du bal :
Juste pour le plaisir, pour partager la fantaisie et la joie de vivre des Omni, leur amitié généreuse et leur talent pour improviser chaque instant, ces courtes vidéos filmées lors de l’anniversaire de Nilo, un des membres du groupe, au printemps 2007.
On s’était retrouvé entre les barres d’immeubles d’Alamar, sur un bout de terrain vague entre des rangées de garages. Il y avait des bananiers, un chaudron plein de caldosa qui mijotait dans un coin, quelques planches en guise de bancs, un long fil pour amener un peu d’électricité, de la musique, le ciel étoilé au-dessus. David avait chanté et rappé (une chanson dédiée à Alamar, une autre, ci-dessous, Amor, comme une provocation contre l'intolérance), Amaury avait dansé, joyeux et exubérant comme souvent, on avait mangé un cake azul bien kitsch, on avait dû partager à 20 une bouteille de rhum j’imagine.
Au début de ce mois, les Omni ont été expulsés de leur atelier, une pièce nue avec un four à céramique, un sol de béton peint, et des dessins partout. Le local faisait partie de la Maison de la culture d’Alamar (« al lado del doce plantas », à côté du bâtiment de 12 étages, c’est comme ça qu’on donnait l’adresse – le nom des rues perdu depuis longtemps).
Depuis quinze ans, ilstravaillaient, créaient, « performaient », en gardant ce lien institutionnel, à la fois dedans et dehors, avec une inventivité et une énergie contagieuse.
A l’origine de l’expulsion, le stigmate de leurs liens avec Yoani, qu’ils connaissent depuis plusieurs années, et avec qui ils partagent le souci de la participation et de l’expression de tous. Sa présence possible dans leur festival dérangeait, visiblement.
Afin de se faire bien comprendre, le vice-ministre de la culture, Fernando Rojas, les a prévenus : « Si Yoani vient, je lui donnerai moi-même des coups de latte ».
Très élégant pour un ministre, résumé saisissant de la haute volée du débat politique à Cuba (ici, un petit exemple du teke de Rojas, histoire de mieux comprendre qui sont les révolutionnaires et qui sont les réactionnaires, dans la Cuba des années zéro).
Je me souviens m’être retrouvée une fois dans une fête improvisée chez ce monsieur Rojas. C'était au Nuevo Vedado, le quartier des hauts-fonctionnaires, en face de chez Carlos Lage, vice-président déchu depuis. A la fin d’une peña, j'y avais été entraînée par des potes qui étaient aussi des amis de Reinaldo et Yoani justement, des artistes, des trovadores, etc.
Parfois, les amis des amis de mes amis ne sont pas mes amis...
Maison confortable, boissons en abondance, rires, blagues sur les Castro (nous parlons bien d'un vice-ministre) : illustration parfaite de la double morale qui mine Cuba. Et pour protéger cette situation, ce confort cynique, un homme au pouvoir ne trouve pas anormal de dire qu’il va frapper une femme parce qu'elle écrit un blog (par ailleurs tabassée par des flics en civil quelques semaines plus tôt).
Non pas la contredire, non pas l'inviter à débattre.
Non, non, la frapper, simplement.
Acto de repudio contre Reinaldo Escobar, 20 novembre 2009. Photo : Sven Creutzmann/Mambo
Hier soir, dans une rue déserte, agressée par trois types qui voulaient me voler mon sac. Ils m’ont traînée par terre, rouée de coups, menacée de me « planter » avec un couteau que je n'ai pas vu. Ils se sont finalement enfuis sans le sac, que je ne lâchais pas malgré leurs coups de pieds.
Irruption soudaine de violence, c’est la première fois qu’on me frappe. J’avais peur, physiquement peur, je me sentais fragile, je ne savais pas comment ça allait finir. En même temps, je trouvais ça injuste, unfair, je ne voulais pas que ces trois types qui s'acharnaient contre une nana à terre y gagnent quoi que ce soit, et je résistais.
Bref, rien de bien grave finalement, mais un sentiment d’insécurité diffus et tenace, l’impression angoissante que la rue est un lieu menaçant. Cependant, je suis allée au commissariat porter plainte, un fonctionnaire m’a écoutée, a pris ma déposition, et je suis repartie avec le réconfort même illusoire que les coupables seraient punis s’ils étaient attrapés. Et bientôt je retrouverai ma confiance habituelle.
Cet accès de peur, et ce réconfort d'être défendue par des lois, me font penser aux violences et aux actos de repudio qui se succèdent avec zèle ces dernières semaines à Cuba — devant chez Vladimiro Roca, contre Yoani puis contre Reinaldo en plein centre-ville, contre les Dames en blanc avant-hier, contre les Omni qui m’écrivent qu’ils ont été délogés hier de leur atelier par des brigades de réponse rapide. Ou encore en mai dernier contre l’écrivain Angel Santiesteban, à qui deux types ont cassé le bras dans la rue en le traitant de contre-révolutionnaire.
Il n’y a pas mort d’homme, c’est vrai, il n’y a pas d’armes qui circulent dans ces manifestations haineuses sur commande, mais il y a le détail essentiel que cette violence s’exerce en toute impunité. Pour ceux qui en sont victimes, la peur physique, instinctive, est d’autant plus forte qu’ils se savent sans recours, hors de la protection de l’Etat. Pire : l’intimidation fait partie de la politique d’Etat *.
Imaginez un instant que ce soit vous la cible de cette politique, vous qui, disons, tenez un blog où vous critiquez ce qui vous semble critiquable, et qui, à chaque fois que vous sortez de chez vous, risquez d'être soudain encerclé de personnes hurlantes et véhémentes, prêtes à vous frapper sans états d’âme et sans conséquences.
Vous frapper vous, pas quelqu'un d'autre, pas par hasard.
Et tous ces gens qui vous assaillent sans vous connaître, vous ne pouvez même pas envisager de les raisonner : plus ils seront agressifs, mieux ce sera pour eux, ils ne sont là que pour ça. Des limites sont sûrement énoncées quelque part, mais vous ne les connaissez pas – vous savez juste que vous n'avez aucun abri possible.
Cette perspective angoissante imprègne vos jours et vos nuits, elle ne se réalise pas forcément, pas tous les jours, mais elle est latente. Et vous, la cible des attaques, restez seul avec la certitude de votre vulnérabilité, indefenso, à chaque minute. Sans répit.
Alors oui, vu de loin et de haut, ça semble juste une mauvaise mise en scène qui se répète, plus ou moins prévisible. Mais sur place, au milieu de la mêlée, la peur doit être dévorante.
C'est à l'aune de cette peur que se mesure aussi la détermination de s'exprimer, quand il est si simple de se taire.
* Fidel Castro, discours du 26 juillet 2005: «Envalentonados por la aparente impunidad de sus aventuras, el pasado viernes 22 de julio, cuando todo el esfuerzo se concentraba en la reconstrucción del país, los “defensores de la sociedad civil” ―alentados por la Oficina de Intereses y fuertemente estimulados por los vuelos y transmisiones casi a diario de los aviones militares y los mensajes subversivos que entrañaban, unido a la creencia difundida por la mafia de Miami ya casi haciendo las maletas ante un inminente colapso de la Revolución― se animaron a instrumentar una nueva provocación; pero esta vez el pueblo, indignado con tan desvergonzados actos de traición, se interpuso con sus expresiones de fervor patriótico y no permitió moverse a un solo mercenario (Aplausos). Y así ocurrirá cuantas veces sea necesario (Aplausos) cuando traidores y mercenarios sobrepasen un milímetro más allá de lo que el pueblo revolucionario, cuyo destino y cuya vida están en juego frente al imperio más voraz, más inhumano y cruento de la historia, está dispuesto a permitir.»
Para su seguridad, Rodolfo Peraza, La Habana, 2008
Du mal à écrire tellement je suis déprimée de ce qui se passe dans l’île. Mitin de repudio, manipulations poisseuses, opportunismes et lâchetés, dans l’île et au-dehors.
Un jour, un ami m’a raconté l’histoire de ce petit cochon élevé sous un évier, dans un appartement de La Havane — un de ces gorets dont on coupe les cordes vocales pour qu’ils ne fassent pas de bruit pendant les quelques mois où on les engraisse à domicile.
Les appartements sont petits, le logement est un problème récurrent. Bref, on l’avait placé sous un évier, pour qu’il ne dérange pas trop. Il avait grandi, grossi, sans jamais sortir de son recoin, sans pouvoir bouger. Arrive Noël, son heure a sonné, vaya, un lechón para Navidad !
On le sort pour le tuer et le manger. Et là, vision dégoûtante : l’animal avait la colonne vertébrale tordue par la bonde de l’évier, son corps avait grandi autour, difforme, un large trou au milieu du dos. Animal dénaturé, monstrueusement adapté à ses conditions.
J’ai parfois l’impression que les Cubains sont ainsi, difformes à l’intérieur. A première vue, ça ne se remarque pas. Ils s’adaptent aux conditions dans lesquels ils doivent grandir et vivre, et ils poussent tordus, bifides. Pour beaucoup, les mots sont creux, n’ont plus de sens, les engagements ne valent rien, ils abdiquent toute forme de responsabilité personnelle.
Et quand on leur demande de venir participer à la curée contre des gens qu’ils ne connaissent pas, de jouer leur rôle sinistre dans la simulation générale qui les enferme aussi, ils obéissent comme des robots, total : si personne n’est responsable de rien, chico, et si tout le monde est pourri. Presque un divertissement finalement. Sans oublier les avantages décisifs et souterrains dans la comptabilité mesquine des mérites idéologiques (une ligne de téléphone, une autorisation pour une bourse à l’étranger, un peu de pouvoir… l’éventail est large quand tout est sous séquestre).
Il y a deux semaines, alors que Yoani partait rejoindre une manif inédite organisée par Omni entre autres, elle a été enlevée dans une voiture par des segurosos, frappée, menacée. Un des types, en civil, a été identifié comme «l’agent Rodney», photo à l’appui. Reinaldo, le mari de Yoani, a alors publiquement donné rendez-vous à ce fameux Rodney, qu’il vienne expliquer cette violence sadique envers une femme, l'assumer, en personne.
Le rendez-vous était fixé au coin des rues G et 23, vendredi soir. Et là, surprise : un festival de la jeunesse sorti du chapeau par les autorités, même heure, même endroit, annoncé la veille au journal télévisé. Et «le peuple» réuni pour l'occasion, si attentif, si spontané, a immédiatement reconnu (mais comment ?) les «mercenaires» qui se tenaient là, et lancé un de ces acto de repudio dont Cuba a la triste paternité.
Voilà, c’est comme ça que ça fonctionne. Il y a la manipulation et l’acceptation de la manipulation, et l’ensemble est à vomir.
Et par-dessus ça, dans cet environnement fielleux, les jalousies, les mesquineries, les divisions qui n'ont même pas à être manipulées, la nature humaine étant ce qu'elle est.
Dimanche dernier, Juanes sur la Place de la révolution de La Havane, méga-concert à trois rues de mon ancien chez-moi ! Zut ! Je ne me souviens plus du nombre de fois où j’ai réclamé La camisa negra et A dios le pido dans les fêtes cubaines, je suis une grande fan, j’aurais adoré être là, soyons clair.
Pourtant, en regardant les images, j’ai l’impression d’un show plein de bonnes intentions et d’émotions un tantinet forcées. Presque un malentendu. Comme cet extrait où Juanes et Miguel Bosé chantent « une île qu’on appellerait liberté » : ils ont des mimiques pleines de souffrance, l’heure est grave, parlons de Cuba, "écoutez bien les paroles" recommande Bosé, qui l'a écrite il y a dix ans en revenant de Cuba justement… sauf que c’est encore et toujours une Cuba vue par les étrangers, cuba-cliché, cuba-étendard, cuba-je-parle-en-ton-nom-mais-je-parle-de-moi-en-fait.
Entendons-nous bien, je suis sûre que les Cubains étaient ravis du concert. Mais dans l'île les bons sentiments des "sympathisants" tombent souvent à plat, et il y a comme un décalage entre ce qu’ils croient signifier et ce qui touche les Cubains.
J’imagine un instant ce qu’aurait été de reprendre en chœur sur cette place Lucha tu yuca de Ray Fernández, ou les Aldeanos saluant les héros quotidiens qui ne sont pas ceux que l'on croit, ou Decadencia qui vient de surgir, ou même La yabo de la felpa azul, de Clan 537, qui évoque les abus policiers (sans même parler du Comandante de Porno para Ricardo).
Seule étincelle de second degré sur la scène de dimanche, involontaire : sur la demande de Juanes apparemment, Silvio Rodriguez a chanté Ojalá, belle chanson d'amour pour tout le monde —sauf pour les Cubains qui y voient un message voilé (à Fidel ? à Papito Serguera ? « Pourvu qu’un éclair te fasse disparaître soudainement, pour ne plus te voir tant, pour ne plus te voir toujours, à chaque seconde, à chaque vision...»).
PS : sur Penúltimos Días, le texte de l’échange entre Juanes, Bosé et des fonctionnaires cubains, à quelques heures du concert, où les deux chanteurs menacent de tout laisser tomber. Apparemment, ils viennent de se rendre compte qu’ils étaient surveillés, et en sont choqués. "Pourquoi nous humilient-ils comme ça ? Pourquoi nous maltraitent-ils comme ça?" gémit Miguel Bosé. C'est leur étonnement qui est étonnant : Juanes est-il si ingénu qu’il n'imaginait pas qu'il serait suivi à la trace, que tout, ses déplacements, ses rencontres, ses remarques, serait consciencieusement consigné ? Se croyait-il protégé par ses "bonnes intentions", quand c'est au contraire là que le G2 déploie le plus de zèle pour trouver des failles qui peuvent se révéler plus tard utiles ?