05 avril 2007

badinage

Le feu vient de passer au rouge, je m'arrête. Devant moi un vieux side-car soviétique, un homme au volant, un autre assis dans le «panier».
Il fait chaud, nous sommes en milieu d’après-midi, comme d'habitude une file de femmes plus ou moins jeunes attend sur le côté, et se précipite vers les véhicules à peine arrêtés —les auto-stoppeuses.
Une femme d'une cinquantaine d'années se dirige vers la première voiture de la file, sans succès. Elle s’approche alors du conducteur du side-car, lui demande probablement s’il va dans sa direction; je ne sais pas ce qu’il lui répond mais elle éclate de rire, relève un peu sa jupe et s’assied en amazone derrière lui.
A côté, l’homme dans le panier du side-car lui lance un mot, elle se retourne vers lui, se penche, lui murmure quelque chose à l’oreille, maintenant c’est à son tour à lui de rire.
En quelques minutes, le temps d’un feu rouge, ces trois-là, parfaits inconnus, se sont inventés une connivence, une proximité, ils rejouent une fois de plus le plaisir de la rencontre et de la séduction sous les tropiques.
Un chercheur cubain avait consacré toute une étude au "choteo" insulaire, entre badinage et moquerie. Selon lui, c'était un des traits caractéristiques de ses compatriotes.
Cette familiarité à portée de main, qui ne dure que le temps d’un trajet, d’une attente devant un magasin, qui tisse le temps qui passe, c’est peut-être l’une des choses les plus surprenantes pour un étranger, les plus fascinantes aussi.
Une vie au jour le jour, où le lendemain n’existe que vaguement, de façon diffuse, où l’heure qui vient, la minute qui vient, comprend tous les possibles.

28 mars 2007

détails

Ca semble des détails insignifiants, et il est difficile de faire comprendre à l’extérieur la portée que ça peut avoir.
Essayons pourtant : imaginez un instant que vous n’ayez pour toute source d’information que deux quotidiens de petit format, de quatre feuilles chacun, disons le journal de l’Elysée, et le journal de Matignon ;
imaginez qu’il n’y ait que quatre chaînes de télévision publique, servant de porte-parole du gouvernement, et sans liberté éditoriale.
Imaginez que votre univers médiatique soit réduit à cela, à l’exclusion de toute autre source d’information non gouvernementale.
Et dans cet espace médiatique réduit, soudain, une journaliste du journal télévisé (le même sur toutes les chaînes) vous annonce avec aplomb que «de toute façon, dans notre pays, tout le monde sait bien que personne ne vit de son salaire».
La surprise vient de ce que c’est en partie vrai, mais ce n’est pas ce que nous montrent d’habitude les médias cubains. C’est une vérité tacite, un secret de polichinelle embarrassant, un fait têtu qui ne se plie pas aux discours.
C’est comme si soudain, les médias cubains se mettaient à refléter la réalité quotidienne, non pas seulement ses succès, mais aussi ses échecs. Comme une reconnaissance publique, ôter le masque.
Et le lendemain, cette même télévision passe en prime time Suite Habana, un long documentaire silencieux de Fernando Perez, qui suit les vies difficiles d’une dizaine d’habitants de la capitale, entre résignations et espérances.
Largement primé à l’étranger, plébiscité lors de son court passage au ciné il y a quatre ans, ce film faisait partie d’une liste d’une trentaine de productions cubaines récentes que la télévision nationale n’a jamais diffusées.
Difficile de savoir ce que signifient ces détails. Mais il y a comme un soulagement à voir la réalité et sa représentation médiatique coïncider un peu.

27 mars 2007

vents de carême

Depuis plusieurs jours déjà, il fait une chaleur écrasante, un soleil implacable le jour, et la nuit tombée, la ville est balayée sans répit de vents tourmentés. Les Cubains les appellent "los vientos de cuaresma", les vents de carême, qui viennent du sud et qui rendent fous. Leonardo Padura a intitulé comme ça l’une des quatre saisons de son flic Mario Conde.
Mais les Cubains ne sont pas fous, ils souffrent tous de Nazaré, un méchant virus.
Nazaré ? C’était le nom d’un des personnages de la télénovela brésilienne qui vient de se terminer : une femme méchante, méchante, ouh lala, comme elle était méchante.
Du coup, c’est devenu un nom commun, un cliché, les Cubains l’utilisent pour tout ce qui est mauvais : cette grippe qui ne guérit pas, une femme infidèle, une mauvaise personne…

02 mars 2007

complexés ?

Les journalistes cubains manqueraient-ils de confiance en eux ?
Un ami m’a raconté cette scène surréaliste dans le JT du soir il y a quelques jours : le présentateur vedette conclut le lancement d'un sujet par ces mots : « … et ce que je viens de vous dire, n’allez pas croire que c'est moi qui l'ai inventé : c’est le Washington Post qui le dit » ("y no piensen que son mentiras mías : lo dice el Washington Post !").
Que les médias officiels cubains se sentent obligés d'appuyer leur crédibilité sur les journaux de l’ennemi, critiqué à longueur de bulletins, voilà qui est paradoxal, non?
Ca me fait penser au festival de rediffusions étrangères auquel nous avons eu droit mercredi, au lendemain de la conversation téléphonique entre Fidel Castro et Hugo Chavez : la nouvelle du jour, ce n'était pas la conversation, c'était "la répercussion dans les médias internationaux de la conversation historique entre les deux présidents". A suivi pendant dix minutes une retransmission ininterrompue de reportages édités de CNN, TVE, de captures d'écran des agences de presse, etc.
Si ce qui est crédible, ce qui donne du poids, c'est ce qui se dit à l'étranger, pourquoi avoir renvoyé trois journalistes étrangers la semaine dernière?

24 février 2007

exils intérieurs

J’en avais entendu parler depuis longtemps, je viens d’avoir l’occasion de le voir au Festival des Jeunes réalisateurs cubains, qui se tient discrètement à la Cinémathèque, et qui depuis deux ans réserve chaque fois de belles surprises documentaires.
Buscandote Havana, A ta recherche Havane, est un documentaire dur et émouvant sur ces Cubains qu’on surnomme de haut les "palestiniens". Palestiniens, parce qu’ils viennent de l’Oriente, de l’est de l'île, et qu’ils se retrouvent exilés dans leur propre pays.
Une loi interdit aux Cubains de province de venir s’installer à La Havane, sous peine de se mettre en situation illégale.
La loi l’interdit, mais la nécessité les y oblige : il ne se passe rien dans l’est, pas de travail, moins d’aide sociale, tous veulent venir dans la capitale.
Une fois arrivés, ils ne peuvent pas travailler, légalement, car ils n’ont pas d’adresse havanaise; ils ne peuvent pas avoir d’adresse havanaise car ils ne travaillent pas, et ce n’est que le début du cercle sans issue qui peut durer des dizaines d’années.
C’est comme ça que naissent aux bords de la capitale les asentamientos, version cubaine des bidonvilles, faits de carton, de tôle récupérée, de câbles tendus pour détourner l'électricité, de fosses creusées devant la porte en guise d'égoûts.
«Je ne suis pas illégale dans mon pays, comment je serais illégale si je suis cubaine ?» s’étonne logiquement une jeune femme, «je suis juste sans papiers».
Un homme s’énerve contre le racisme envers les "orientaux" : « Martí, Frank País, ils venaient tous de l’Oriente. Et notre commandante ? Hein ? je suis aussi cubain que Fidel! » s’énerve cet homme qui s’appelle justement lui-même Fidel, et qui vient de baptiser son fils Elián, «en hommage à toutes ces belles choses qui se sont faites depuis qu’on a sauvé le balsero Elián des griffes des Américains».
Fidel, ce Fidel-là, est révolutionnaire, à l’extrême, il dit aller à toutes les marches combattantes, il parle de la révolution avec lyrisme. Mais il pleure de rage en évoquant les semaines sans manger à écouter les plaintes de ses enfants, sans accès au rationnement, il dit qu’il pourrait travailler à un kilomètre de chez lui, le directeur de l'usine l’embaucherait volontiers, mais il n’a pas le droit : pas d’adresse havanaise. Et il peut juste conduire un bici-taxi dans les rues de la ville en évitant les policiers. Cela fait presque vingt ans qu’il habite à La Havane, mais il est clandestin dans sa propre capitale.
Il y a aussi cette femme qui vit dans ce qui fut la piscine d’un hôtel, dans Centro Habana : l’hôtel délabré est squatté depuis des décennies, elle et son mari ont posé un toit sur la grande cuve de mosaïques bleues autrefois remplie d’eau. «C’est un appartement, mais c’est une piscine» essaye-t-elle d’expliquer, faisant rire toute la salle.
La salle justement, pleine de jeunes havanais, qui au début ricane de l’accent des orientaux interviewés («mi amol»), et qui peu à peu se tait, ne rit plus, et regarde avec la gorge serrée l’exclusion violente à laquelle sont soumis ces Cubains.
A la fin, la chanson déjà culte du jeune trovador Ray Fernandez, Lucha tu yuca taíno, résonne différemment, comme un calque sur la situation de ces illégaux.
Et dans le générique de fin, un paragraphe précise que toute reproduction totale ou partielle de ce docu sans autorisation de son auteur est interdite aux Etats-Unis. Car si cette critique de l’exclusion au sein de la société socialiste est implacable, elle veut rester une critique de l’intérieur.
Cela me fait penser aux noticieros que produisait l'Icaic dans les années 80, projetés dans les salles de ciné avant les films. La plupart dénonçaient les situations d'exclusion dans le pays (bidonvilles, attentes de relogement, inefficacité de l'industrie), avec un franc-parler surprenant aujourd'hui (l'Icaic a toujours été un peu à part). Comme le dit un sociologue, dans le documentaire, une société est toujours perfectible, jamais parfaite, et nier cette réalité, c'est se condamner à ne pas en sortir.

D’autres documentaires en vrac :
De Generación,
sur des jeunes nés dans les années 80 et qui mettent des mots sur leurs doutes et leurs espoirs.
Model Town, sur la centrale sucrière Cienfuegos (ex-Hershey) : l’émotion des petits vieux qui viennent de nous évoquer avec force détails le goût, la saveur, l’apparence des chocolats Hershey, et à qui la réalisatrice tend une plaquette de ce chocolat, introuvable ici depuis la révolution.
Compas de espera : le rythme différent d’un village de Pinar del Rio, le départ vers la capitale, ou vers l'étranger… et au milieu cette tradition cérémonieuse du "jour des illustres partis au loin", "el día del palacieno ausente", avec tribune, discours du révolutionnaire du coin, bal, etc.
Monteros : la vie dans les marécages de la péninsule de Zapata, à deux pas de la baie des Cochons. Une vie où la trace de la révolution est invisible. Isolés dans la nature, les charbonniers vivent de chasse et de pêche, leurs maisons sont faites de planches et de zinc, et ils réfléchissent au sens de l'amitié, avec sérieux —pas de l'amitié entre les peuples, formule politicienne dont ils n'ont aucune idée.

15 février 2007

contre-espionnage

Pas beaucoup de temps pour écrire ces jours-ci, alors voici en passant quelques lignes du livre de Vazquez Montalban, Et Dieu est entré dans La Havane.
C'est paraît-il une blague que racontait à la fin de sa vie Barberousse, longtemps chef du contre-espionnage cubain. Ca m'a fait beaucoup rire.

Un espion de la CIA est envoyé par Reagan pour savoir ce qui se passe à Cuba. Il fait son rapport :
"Monsieur le Président,
il n'y a pas de chômage là-bas, mais personne ne travaille.
Personne ne travaille, mais toutes les normes de production sont remplies, à en croire les statistiques.
Les normes de production sont remplies, mais il n'y a rien dans les boutiques.
Il n'y a rien dans les boutiques, mais tout le monde mange.
Tout le monde mange, mais tous se plaignent sans arrêt qu'il n'y a rien à manger.
Les gens se plaignent sans arrêt, mais tous vont place de la Révolution acclamer Fidel.
Monsieur le Président, nous avons tous les éléments du dossier, mais nous sommes dans l'incapacité d'en tirer la moindre conclusion".

30 janvier 2007

après-midi d'anniversaire

Invitée par hasard à l’anniversaire de la petite-fille d’un des premiers présidents cubains, du début du XXe siècle —une "petite-fille" qui fêtait donc ses quatre-vingt et quelques années…
Ce fut comme entrer dans une autre Cuba, une Cuba aristocratique, de cette aristocratie du sucre qui a régné ici pendant des siècles (et je pensais aux Survivants, le film ironique de Titón).
Dans le patio intérieur et soigné d’une belle maison basse, à l’ombre de deux palmiers mollement bercés par le vent, toute une société de vieilles dames s’est réunie au fil de l’après-midi.
A priori, les ingrédients étaient les mêmes que pour n’importe quel anniversaire cubain: des verres en plastique blanc avec au choix du coca ou un liquide orange indéterminé, puis la traditionnelle assiette qui réunit dans un côte à côte improbable une friture salée, un chausson à la goyave, un peu de salade de pâtes à la mayonnaise et une part de gâteau bleu ou rose (ah, le «cake azul»—prononcez kèkassoul— toute une institution ici…).
Tout le monde a repris en chœur «Felicidades en tu día, que lo pases con sana alegría, felicidades, etc…», elle a soufflé une bougie. Bref, tout était habituel, et pourtant.
Leurs manières, leur façon de s’habiller, de s’exprimer : à quoi cela tient-il? Où se loge la trace d'une éducation et d'un héritage? Dans un regard sûr de lui et de sa présence au monde? Dans un dos plus raide, une nuque plus droite? Dans des sujets de conversation que l’on ne converse pas? Dans d'autres qui sont eux inattendus et pour le coup très cubains (ah, ces commérages en cheveux gris sur le sex appeal du nouveau président équatorien, Rafael Correa, «tu as vu comme il est beau garçon? » «oh, oui, et il est grand!» «écoute, même s’il est capitaliste, moi il me plaît bien…» «mais tu crois qu’il est marié?» «je ne sais pas, on ne les voit jamais, leurs femmes…» «…oui, c’est comme Chavez, on ne connaît pas sa femme.» «bah, ils font tous comme celui d’ici, dont on ne sait rien» «non, c’est pas vrai, un jour à la télévision ici, ils ont montré Chavez avec sa femme» «oui, c’est vrai, je me souviens, quand il est venu en 94»… et ainsi de suite. )
Ces quelques heures ont été comme un voyage dépaysant, témoignage d'une Cuba caduque, vilipendée, mais qui a existé, une high class oisive, rentière, sûre d'elle et très riche — certes, la richesse en moins désormais.
Dans l’île que je connais, cette classe-là n’a plus sa place, elle a été remplacée dans la hiérarchie sociale par l’élite bureaucratique ou militaire, ou par les nouveaux riches de la période spéciale, de vrais pirates.
Il y a de nombreuses classes sociales à Cuba, malgré l'obsession d’égalitarisme de Fidel Castro. Et si pendant trente ans, les écarts ont été réellement réduits, ils ont depuis largement repris leur position : certains Cubains gagnent vraiment beaucoup d'argent, d'autres vraiment trop peu. Comme dans beaucoup d'autres pays, me direz-vous. Exactement.

23 janvier 2007

l’automne en hiver

« … le peu de journaux qui se publiaient encore étaient dédiés à proclamer son éternité et à falsifier sa splendeur avec des images d’archives, ils nous le montraient jour après jour dans ce temps statique de la une, vêtu de l’uniforme tenace des cinq soleils tristes du temps de sa gloire, avec plus d’autorité, d’agilité, de santé que jamais, même si depuis des années nous avions perdu le compte de ses années à lui, il inaugurait à nouveau des monuments connus et des installations de service public que personne ne connaissait dans la vie réelle, il présidait des réunions solennelles que l’on disait d’hier et qui en réalité dataient du siècle dernier…
… non seulement nous avions fini par croire pour de vrai qu’il était né pour survivre à la troisième comète, mais en plus cette conviction nous donnait une assurance et un apaisement que nous croyions dissimuler sous toutes sortes de blagues sur la vieillesse, on lui attribuait les vertus séniles des tortues et les coutumes des éléphants, on racontait dans les bars que quelqu’un avait annoncé au conseil des ministres qu’il était mort et que tous les ministres s’étaient regardés effrayés et s’étaient demandés effrayés et maintenant qui va lui annoncer à lui, ah ah ah…
… nous nous trouvions inermes devant cette évidence, face à un corps pestilentiel que nous étions incapables de remplacer dans le monde car il s'était refusé dans ses instances séniles à prendre aucune décision sur le destin de la patrie après lui, il avait résisté avec l’entêtement invincible de la vieillesse à toutes les suggestions qui lui furent proposées… il était si lucide et si têtu que nous n’avions obtenu de lui que des réponses évasives et des délais chaque fois que nous abordions l’urgence d’organiser son héritage, car il disait que penser le monde après soi était quelque chose qui portait autant malheur que la mort elle-même, au diable, si de toute façon après ma mort les politiciens reviendront pour se répartir ce fourreau, vous verrez, disait-il, ils se répartiront à nouveau tout entre les curés, les gringos et les riches, et rien pour les pauvres…»

L’automne du patriarche, Gabriel Garcia Marquez, 1975.

19 janvier 2007

j’aime bien tes yeux, mais…

Les compliments cubains, c’est quelque chose d’inénarrable, de désarmant.
Hier, un parqueador que je vois pour la première fois me regarde avec intensité, réfléchit un instant, puis susurre sa phrase de séducteur maladroit : «J’aime bien tes yeux». Un temps. «Mais j’aime pas tes dents».
Je suis pressée, déjà loin, mais je ne peux pas m’empêcher d’éclater de rire face à cette sincérité presque maniaque, ce compliment tourné comme une douche froide.
Ici, il faut s’attendre à tout : chaque jour amène son lot de surprises. C’est un des avantages de vivre à Cuba : l’inventivité de ces petites phrases sans lendemain qu’on entend sur son passage.
Cela va du «Gracias» jeté sans rien de plus avec un sourire complimenteur, au «Si tu veux, on se marie» proposé par un octogénaire assis sur le pas de sa porte, qui peut se décliner en «Toute la vie avec toi !» lancé depuis l’autre côté de la rue que l’on vient de traverser.
Les Cubains sont des acteurs, qui mettent leur vie en scène : la moindre rencontre est comme une retrouvaille inespérée (et l’on se prend dans les bras, on se serre, on se cajole, on ne s’est pas vu depuis… depuis la veille au moins), le moindre piropo est le prétexte à une déclaration enflammée (l’autre jour, je croise un type dans la rue, je le sens se retourner sur mon passage puis je l’entends dire comme pour lui « ¡ Que Dios bendiga esos ojos ! »).
Pour les piropos, les hommes cubains ont quelque chose d’ingénu, d’enfantin, de systématique: croiser une femme, quelle qu’elle soit, s’accompagne toujours d’un torticolis. Ils sont comme des enfants qui voient passer un sac de bonbons, l’envie est trop forte, irrépressible, ils se retournent sur son passage.
Marcher derrière un homme dans la rue, c'est comme entrer dans un sketch en boucle : cette façon de se retourner sur chaque passante, en accompagnant son regard d’un sifflement, d’un piropo, d’une exclamation, et de dévisager lentement le corps qui s’éloigne, avec minutie…
Jeunes, vieux, policiers, militaires, paresseux, pressés, tous le font : irrépressible je vous dis.
Ca semble lourd, c’est surtout ludique je dirais. Je sais que beaucoup ne seront pas d'accord, mais il se trouve qu'ici, je n’ai jamais entendu ces piropos s'accompagner d'insultes ou de menaces… au contraire, cela fait plus penser à des joueurs, dans un jeu qui se joue à deux —avec plus ou moins de finesse.

Piropo : compliment à la cubaine

PS : je me souviens d’un billet écrit par Est/Ouest sur les différentes façons de regarder. En la lisant, je m'étais rendue compte que ces piropos cubains qui parfois deviennent agaçants, énervants, lassants par leur côté systématique, ne sont en tout cas jamais insultants. Et c'est une grande différence.

16 janvier 2007

samizdat new age

Un débat a surgi il y a une semaine à Cuba autour d’une courte émission de télévision dédiée à un ancien fonctionnaire de la Culture. L’homme y était encensé comme poète, mais il est surtout connu pour son action de censeur en chef pendant les années 70.
Débat ? Surgi ? Mais où, comment ? —il y a ici peu d’espaces ouverts à la spontanéité publique —.
Et bien sur internet. Ou plus exactement par e-mails, ce que quelqu’un a joliment dénommé les « emilios ».
Apparemment, juste après la diffusion de l’émission de télé, plusieurs artistes et intellectuels ont commencé à envoyer à titre personnel des emails collectifs de protestation, s’indignant de cette réhabilitation médiatique.
Pendant trois jours, les mails se sont répondus les uns aux autres, réenvoyés à chaque fois à des listes de destinataires de plus en plus larges, enchaînant rapidement avec de nombreux messages sur les blogs de Cubains exilés, qui reprenaient le thème et l’approfondissaient.
D’aucuns rappelaient leurs souffrances personnelles dûes à cet homme, d’autres –hors de l’île- répondaient qu’il n’était alors comme maintenant que le bras exécutif, et que le système répressif qu’il représentait était toujours en place et envoyait par cette voie un avertissement…
Mais finalement, plus que le fond du débat, ce qui m’a surpris, c’est sa simple existence, sa possibilité : malgré ses limitations (un intranet national, un accès à internet soumis à autorisation individuelle, un nombre d'accès peut-être le plus bas du monde), malgré tout ça internet a permis l’expression d’une réaction spontanée et surtout partagée, débattue.
Alors qu’ici la fragmentation de l’information constitue la règle (A pense quelque chose, B pense la même chose, mais A et B n’ont pas les moyens de savoir qu’ils pensent la même chose à moins de se rencontrer un jour), cette chaîne de emails a joué le rôle des samizdats soviétiques, ces autopublications littéraires clandestines, diffusées parmi les cercles d’amis.
Et comme pour les samizdats, l’audience à l’échelle du pays est faible : pour le grand public, qui n’a pas vu l’émission diffusée en pleine nuit, et qui de toute façon ne sait pas qui fut l’homme au cœur de ce débat, il ne s’est rien passé cette semaine.